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Milie Taing (Lili.ai) : « l’intelligence artificielle n’a rien de magique ! »

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Entrepreneuse dans le secteur de l’intelligence artificielle, Milie Taing fonde Lili.ai en 2016. Ayant constaté à quel point les méga projets avaient besoin de systèmes d’archéologie documentaire, elle aide les entreprises dans le suivi des raisons précises pour lesquelles elles ont dépassé leur budget. Plus généralement, elle nous explique sa philosophie de l’intelligence artificielle. Loin de considérer l’algorithme comme une baguette magique, Lili.ai s’inscrit dans une démarche pragmatique visant à libérer l’humain des tâches chronophages et répétitives. Tout en lui permettant de se concentrer sur des tâches ‘humaines’ à plus forte valeur ajoutée. Interview…

Article rédigé par : ZIEL Jérôme

Diplômée de l’EM Lyon, Milie intègre le leader canadien global des grands projets. Elle se souvient : « J’étais spécialisée dans le contrôle des coûts, grâce à ma maîtrise d’excel ». Depuis 2016, année où elle fonde Lili.ai, elle travaille désormais avec des data scientists, développeurs et autres spécialistes. Ensemble, ils ont mis en place une intelligence artificielle au service des grands projets, comme les méga chantiers par exemple.

En pleine croissance, Lili.ai espère réaliser un chiffre d’affaires d’un million d’euros cette année. Elle compte parmi ses clients les leaders mondiaux des grands projets tels qu’EDF, la Société du Grand Paris, Orano, ou encore de grands groupes du BTP. « En effet, précise-t-elle, c’est dans les grands projets du BTP que le chaos documentaire coûte le plus cher ».

Le métier de Lili.ai : retrouver les causes des dépassements de budget

La raison d’être de Lili.ai consiste à retracer rapidement la chronologie des grands projets. En effet, les conséquences d’une incapacité à retrouver l’origine de certains évènements sont potentiellement dévastatrices. Milie a ainsi vu dans sa carrière des millions d’euros s’évaporer et des centaines d’emplois être détruits, faute d’une bonne maîtrise de la gestion documentaire. « J’ai donc voulu réagir par rapport à cette problématique en mettant en place un système permettant de monitorer les grands projets, au-delà de tout reporting. À partir de l’écrit, nous sommes en mesure de comprendre ce qui s’est passé ».

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Milie Taing (c) Lili.ai

Pour ce faire, Milie a recours à l’intelligence artificielle afin d’analyser les e-mails (97% de la documentation investiguée), powerpoints, scans, documents word, etc. Selon elle, « l’ensemble de cette documentation est digéré par nos algorithmes. Ces derniers ouvrent les documents un par un. Puis ils en extraient toutes les phrases et les étiquettent automatiquement avec des hashtags, un peu à la façon de Twitter. Ces hashtags permettent finalement de mener des recherches documentaires de façon efficace ».

Intelligence artificielle et archéologie documentaire

Dans les grands projets de type méga chantiers, les dépassements de budget sont très fréquents. Or, nous explique Milie, « quand vous passez de 100 millions à 300 millions d’euros de budget, il faut être capable d’en expliquer la raison. Mauvais design ? Retard dans la prise de décision ? Demande de prestations complémentaires ? Il faut surtout être en mesure d’en attribuer la responsabilité ».

Pour y parvenir, Lili.ai réalise une prestation d’archéologie documentaire permettant de retrouver la raison pour laquelle le budget initial n’a pu être tenu. « Quand on n’est pas capable de réaliser cette recherche documentaire (data trop volumineuse et hétérogène), cela peut aboutir à des pertes colossales, de l’ordre de plusieurs milliards d’euros ».

L’humain a le meilleur jugement ; la machine, la plus grande capacité de travail

Selon Milie, il ne faut pas se mettre en compétition avec l’intelligence artificielle. Il existe des activités pour lesquelles l’humain ne peut pas lutter. Par exemple, quand il s’agit de lire des milliards d’emails en quelques instants. Ou encore lorsqu’il s’agit de retracer une chronologie à partir d’une énorme masse de documentation. « Il n’y a pas photo, martèle Milie : l’humain n’arrivera jamais à égaler l’algorithme dans ce type de tâches ».

A contrario, l’intelligence artificielle (IA) est inefficace quand il s’agit de motiver les hommes et les femmes. Comment convaincre une personne de faire en trois jours seulement ce qu’elle pense pouvoir faire en trois semaines minimum ? C’est l’un des nombreux exemples illustrant l’incapacité de l’IA à se substituer à un chef de projet. Dans les grands projets aussi, l’affect compte énormément ! Et cela relève du domaine réservé aux humains… Selon Milie, « l’IA ne pourra jamais nouer ce type d’interactions. Il faut donc être parfaitement conscient des points forts respectifs de l’IA, d’une part, et de l’humain, d’autre part ».

Rendre l’humain plus… humain !

Notre entrepreneuse se montre donc rassurante : « Il n’y a pas de concurrence entre l’IA et l’intelligence humaine. Il convient plutôt de rechercher leur complémentarité ». Aujourd’hui, certains métiers peuvent se résumer à une suite de tâches répétitives, chronophages, sans valeur ajoutée. C’est le cas par exemple du copier-coller ou de la consolidation. Or, ces métiers consomment une quantité incroyable de ressources quand ils sont exécutés par des humains.

Dans le même temps, nous manquons cruellement de temps pour réaliser les tâches centrées sur l’analyse, l’interprétation, la synthèse ou encore la suggestion, pour lesquelles l’humain est plus efficace. Comme l’explique Milie, « nous cherchons donc à faire exécuter les tâches-machine par la machine, permettant du même coup à l’humain de se consacrer à des tâches véritablement… humaines ! ».

Les points forts de la France

Milie est une adepte de Ricardo, célèbre économiste du 19e siècle, selon lequel chaque pays doit se spécialiser dans les secteurs où il est le plus fort. Comme elle le rappelle, « la France possède une longue tradition dans les grands projets. L’État a ainsi modelé le tissu des entreprises par ses investissements massifs. En conséquence, notre pays a produit (et produit encore) des ingénieurs de réputation internationale occupant une position de leadership mondial ». Il existe donc un savoir-faire français historique en termes de grands projets. Ainsi, nombre d’infrastructures, que ce soit en Afrique, en Asie, au Moyen-Orient ou en Amérique latine, sont bâties par des équipes françaises.

Depuis Eiffel, la France a développé une spécialité en matière de design et de construction d’infrastructures complexes, encore inégalée dans le monde. Les Français sont donc recherchés, non pas sur un critère de coût, mais bien sur un critère de maîtrise des grands projets. C’est le cas de Veolia, EDF, etc. qui sont autant de leaders mondiaux dans ce domaine. Selon Milie, « il nous faut donc protéger et entretenir nos filières d’excellence mondiale (Ponts & Chaussées ; Polytechnique) ».

Elle poursuit : « La France doit se concentrer dans les domaines où elle excelle. Il serait très difficile et sans doute coûteux de vouloir faire un Facebook en France. En revanche, faire un Lili.ai porté par l’écosystème hexagonal lié aux grands projets présente une certaine logique économique ! »

Intelligence artificielle : plaidoyer pour une plus grande diversité

Milie plaide pour une plus grande diversité dans le secteur de l’intelligence artificielle. « Prenons l’exemple des algorithmes utilisés pour déterminer les profils les plus prometteurs à l’embauche, y compris dans le secteur de l’IA, nous dit-elle. Les hommes vont ‘monter’ leurs données d’entraînement et valider leurs algorithmes d’une certaine manière. Là où les femmes s’y prendraient sans doute autrement ».

Selon Milie, « cela provient de la sensibilité des femmes, différente. Par exemple, quand je me trouve face à une femme, je fais très attention à dire ‘il ou elle’. Chose que je ne fais pas forcément face à un homme car je sais qu’il s’en préoccupera moins ». De la même façon, les hommes et les femmes issus de la diversité pensent et testent différemment. Or, plus la pensée et les datas sont divers, moins ils sont biaisés.

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(c) Artis777 – iStock

Démystifier l’intelligence artificielle

Milie veut démystifier l’intelligence artificielle. Selon elle, « nous allons devoir nous montrer capables de former des non-spécialistes à l’intelligence artificielle. Pourquoi ? L’IA est l’affaire de tous, pas seulement des informaticiens. Cela ne doit d’ailleurs pas être leur affaire exclusive. Les conceptions des ingénieurs sont biaisées, de par leur formation. C’est la raison pour laquelle il faut mixer les profils pour obtenir des approches différentes qui viennent enrichir la réflexion ».

Milie veut donc se montrer aussi pédagogue que possible. « Typiquement, quand on travaille sur de grands projets, nous avons besoin que l’ensemble des personnes impliquées comprennent ce que recouvre l’IA. Il faut qu’elles se sentent parfaitement en confiance. Pour cela, elles ont besoin de comprendre leurs points d’excellence, par opposition à ceux de l’IA ».

Milie poursuit : « l’intelligence artificielle n’a rien de magique ! Nous avons souffert à nos débuts de cette conception qui voit l’IA comme une baguette magique. Nous avons dû batailler ferme pour déconstruire ce mythe. Non, l’IA n’a pas vocation à se substituer à l’humain, ni à prendre toutes les décisions à sa place ! » En défendant sa vision démystifiée de l’IA, loin de la boîte noire entourée de mystères sous laquelle on la présente dans les ouvrages de science-fiction, Milie réconcilie l’humain avec l’intelligence artificielle.

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