Moi c’est Mélissa, je n’existe pas, mais mon histoire est inspirée du quotidien de nombreuses femmes. Être une femme dans notre société n’est pas facile tous les jours. Si la parité s’installe petit à petit dans notre société, certains domaines sont encore loin de l’égalité homme-femme. Tous les jours, les femmes sont sujet de discriminations que ce soit dans leurs relations avec leurs collègues, dans la considération de leur travail ou encore dans leur représentation dans les médias. C’est mon cas, en tant que chercheuse à l’université. Bienvenue dans mon quotidien.

8h00 : une journée qui commence bien

Mon réveil sonne à 8h00 pile. Mon premier réflexe est d’attraper mon téléphone et de lire les messages que j’ai reçu. Le message du jour : celui du Tony, un collègue de travail qui a préféré commenter ma tenue plutôt que mon intervention sur ma dernière étude lors du plateau télévisé d’hier. Quelle joie de savoir que j’ai pu toucher des centaines et des milliers de personnes grâce à ma jupe, plutôt que d’être félicitée pour mes sept dernières années de travail ! Bref, il est temps de se lever. Je me demande quel genre de remarques je vais pouvoir me prendre tout au long de la journée… 

9h00 : en route vers un lieu disparitaire

Tous les matins, je prends le métro pour me rendre à l’université. J’en profite pour prendre le temps de lire les actualités sur les applications et sites des grands journaux. Bien sûr, comme toujours la plupart des articles mis en avant sont écrits par des hommes et parlent d’hommes. J’ai d’ailleurs de plus en plus envie de me tourner vers les médias féministes, je vous conseille.

En arrivant au travail, je vois Thibault au loin, devant l’entrée et j’essaye de l’éviter au maximum, mais c’est trop tard, il m’a déjà vu… Thibault, en deux mots, c’est le mec beauf qu’il y a dans toutes les entreprises. Tous les matins, j’ai le droit à une remarque et ce matin c’était “Mignonne ta petite tenue”. J’essaye de l’ignorer (encore une fois) et de ne pas y penser.

Je me rends au sixième étage pour prendre mon café. C’est l’occasion de dire bonjour à mes collègues de travail. Cela fait sept ans que je travaille là, mais tous les matins je reste choquée de voir que nous sommes juste deux femmes pour vingt hommes. Comme quoi, la presse n’est pas le seul secteur disparitaire. Je fais la bise à chacun de mes collègues avec de temps en temps, une petite remarque sur ma tenue en prime.

10h : être une femme dans le monde professionnel

La journée de travail commence par un briefing. Ce matin, le responsable des recherches nous indique qu’il a été contacté par HBVNEWS pour une interview en plateau le soir même. Elle porte sur le sujet que j’étudie en ce moment même alors je propose d’y aller. Mon supérieur m’ignore une première fois. Je réitère ma proposition et il me répond en m’envoyant bouler. Selon lui, je ne suis pas assez informée sur le sujet de ce soir. Il enchaîne en proposant à Thibault d’y aller. Je précise que Thibault fait ses recherches sur un sujet complètement différent. À croire que le responsable le sollicite uniquement parce que c’est un homme. Je ne suis pas une plante verte, quand serais-je réellement reconnue comme une experte ?

12h : la discrimination existe aussi à travers les collègues

C’est bientôt la pause déjeuner et le professeur André que j’admire beaucoup passe par mon bureau. “Mélissa, j’ai regardé un peu ton travail, c’est super ! Je propose qu’on déjeune tous les deux pour en parler, peut-être qu’on pourrait réunir nos recherches pour une potentielle étude…” me dit-il. Le vent a-t-il tourné ? Suis-je enfin considérée comme je le mérite ? J’accepte et suis enthousiaste à l’idée de partager mes recherches avec le professeur, c’est bien la première fois qu’on me propose de discuter de mon travail autour d’un repas.

L’heure de la pause déjeuner est venue. Le professeur me laisse rentrer dans la pizzeria en premier, glissant sa main le bas de mon dos. J’ose espérer que c’est de la pure galanterie. Nous nous installons et je commence d’aussitôt à parler des articles du professeur André, mais il me coupe. “Mélissa je t’en prie, gardons ces discussions professionnelles pour l’Université, nous sommes là pour nous détendre”. Imaginez ma tête quand j’ai compris qu’il me proposait un déjeuner uniquement par intérêt, et non pour mon travail. J’ai passé tout le repas à ignorer ses remarques lourdes et beaufs et à éviter ses mains baladeuses. J’aurais sans doute dû l’écouter, mais forcément mon poste aurait été en danger.

Et comme si ma pause déjeuner n’était pas déjà assez éprouvante comme ça, un autre collègue nous interrompt en nous demandant ce qu’on fait ensemble. Je lui réponds aussitôt que nous nous sommes initialement retrouvés pour une collaboration. À peine ai-je le temps de terminer ma phrase que mon collègue s’exclame “Ah oui, un vrai travail d’hommes !”… Je n’en peux plus du machisme, je décide de retourner travailler. Ironique puisque mon lieu de travail est loin d’être le plus féministe qui soit.

14h : être une femme dans un milieu disparitaire

Je remets le nez dans mes recherches pour oublier ma matinée éprouvante. Je retourne travailler sur mes recherches avec la boule au ventre. Ah oui ! Je ne vous ai pas précisé mais je me fais harceler au travail. Pas par le directeur du centre d’études, non lui est “juste” au courant mais ferme les yeux. C’est par Damien, le chef des équipes. Mails lourds, relance d’invitation à dîner ou passer chez lui alors que je lui ai dit non tellement de fois, domination devant les collègues… Un jour, il m’a même forcé à l’embrasser en passant violemment sa main sous ma jupe. Et bien sûr, si tu en parles, si tu te rebelles trop, il te dit qu’il te virera, qu’il parlera à tous les centres de recherches alentour de ta fausse incompétence et irresponsabilité. “Si tu continues à dire que je te harcèle moralement et physiquement, tu ne seras plus embauchée nulle part. Ta carrière et ta vie ça sera terminé”. Ces mots me résonnent dans la tête et me pèsent, chaque jour, à chaque minute. Je me sens comme une moins que rien…

19h : fin de cette journée éprouvante (normalement)

Il est temps de rentrer à la maison après cette grosse journée de travail. Je suis contente de retrouver ma famille après les événements de la journée. Je reprends donc les transports en commun, satisfaite à l’idée de pouvoir passer une heure sans qu’on me fasse une remarque sexiste. J’ai sans doute trop vite pensé, puisque cinq minutes après je recevais un sms de mon boss. “Thibault s’est rappelé qu’il avait un dîner ce soir et personne d’autre n’est dispo pour l’itw. Rdv à 20h30 dans les locaux de HBVNEWS pour une antenne à 21h. C’est une opportunité pour toi. À demain.”

Même si j’étais très contente d’avoir le “privilège” d’être interviewée en tant qu’experte, le message de mon patron ne m’a pas permis de regagner confiance en moi, loin de là. Et puis cette “opportunité”, comme si j’avais de la chance en tant que femme de parler d’un sujet que je connais sur le bout des doigts, qui se présentait venait avec un tas d’inconvénients : il fallait que je trouve quelqu’un pour garder les enfants, que je prépare mon interview, que je me renseigne un peu sur les autres invités et sur les journalistes… Bref, tout ce que j’avais à faire était quasi impossible en une heure et demie.

21h : les médias, à l’image de notre société sexiste 

Après une heure et demie de stress et d’organisation de dernière minute, j’arrive enfin dans les locaux de HBVNEWS. À peine arrivée, on m’emmène dans la loge pour une retouche maquillage car le mien est soi-disant trop discret. Je fais mon entrée sur le plateau, une demie heure après tous les experts, histoire qu’on puisse m’admirer déambulant dans ma belle robe. Bien sûr, c’est ironique, j’aurais préféré arriver au début de l’émission, ne serait-ce que pour suivre le débat. On me présente comme “la ravissante Mélissa, membre de l’équipe de recherches de Damien Olivet”. Douze années d’études additionnées à sept années de recherches n’ont pas suffit pour qu’on puisse me présenter par mon nom et mon prénom, en tant que chercheuse et un adjectif qualificatif qui ne relève pas de mon physique. 

Le reste de l’émission a été plombé par les regards insistants des autres experts. J’en profite pour préciser qu’ils répondaient au cliché de l’expert : tous des hommes, blancs, la cinquantaine… Je n’ai pu prendre la parole que quelques minutes, et ce pour parler de mon expérience de travail avec mon directeur de recherche. Si les femmes ont peut-être parfois l’air de servir de décorations à la télévision, ce n’est pas parce qu’elle n’ont rien à dire. C’est parce qu’on ne les laisse pas s’exprimer, qu’on leur coupe la parole, que l’ambiance tendue d’un débat ne laisse parfois pas la place à la sérénité de parler, croyez-moi.

Cette journée que je pensais bien finir, a été un désastre total. Je rentre chez moi pleine de dégoût pour ce milieu professionnel sexiste et pour certains médias qui font comme s’ils étaient paritaires.

Le lendemain : je ne me laisserai pas faire et je me battrai pour les femmes

Ma journée pourrait recommencer indéfiniment, comme ça a été le cas pendant des années. Cependant, aujourd’hui j’en ai marre et nous devons nous faire entendre, nous les femmes. Je décide prendre mon courage à deux mains et d’agir pour moi et pour toutes les femmes qui n’en n’ont pas la possibilité. Je vais voir une association de soutien aux femmes victimes de harcèlement. De plus, je me suis impliquée dans le mouvement féministe Nous Toutes. J’en parle et je me rends compte que je ne suis pas la seule. Ensemble, nous sommes capable de faire bouger les choses.

Quelques mois après, grâce à ces aides, j’ai trouvé la force de porter plainte contre Damien, André et tous mes collègues complices de sexisme et de harcèlement. J’espère que nous ferons bouger les choses car le sexisme est à punir. J’en suis convaincue. Dans un mois, je suis convoquée au tribunal pour mettre fin à cet enfer et enfin tirer un trait définitif sur cette partie de ma vie.

Article co-écrit par Pauline Duvieu, Julie Guillaud et Louise Guthauser

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