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Penser le racisme

Penser le racisme

La surmédiatisation du mouvement Black Lives Matter à la suite de la mort de George Floyd a remis au centre de l’attention une question touchant à un thème vieux comme le monde: pourquoi la vie n’a-t-elle pas le même prix partout et pour tous ? Si nous vivons aujourd’hui en plein âge d’or de la mondialisation, la montée du multiculturalisme ne semble pourtant pas participer à une coexistence pacifique entre groupes culturels, sociaux ou territoriaux.

À l’inverse, les conflits ethniques surplombent largement la sphère publique, que ce soit à propos des attentats de 2016, de la crise de l’immigration européenne, du débat sur le port du voile en France, de l’appropriation culturelle lors de défilés de mode, des inégalités ethniques face au chômage ou même de la corrélation entre agriculture intensive et passé colonial… La multiplication de ces conflits apparaît dans un cadre de mobilités intensives et d’évolution technologique extrêmement rapide, ce qui fait du racisme à la fois un sujet familier et totalement inconnu tant on en découvre de nouvelles facettes chaque jour. Alors, comment penser le racisme ? 

Qu’est-ce que le racisme ?

La diversification des modalités du racisme aujourd’hui, allant de la violence physique à des sous-entendus polémiques, ne fait que brouiller notre perception sur ce qui se cache réellement derrière cette notion. D’ailleurs, bien qu’il existait déjà dans les idées et les pratiques depuis l’Antiquité, le racisme n’est entré dans le dictionnaire qu’en 1932 ! Et c’est seulement après 1945 qu’il s’impose dans le langage courant.

Dans cet article, on retiendra la définition des chercheurs Évelyne Heyer et Carole Reynaud-Paligot du musée de l’Homme. Celles-ci expliquent que le racisme :

« consiste à considérer des différences entre individus, qu’elles soient physiques ou culturelles, comme héréditaires, immuables et naturelles ; il établit une hiérarchie entre des catégories d’êtres humains ; il peut se traduire par des sentiments et des actes allant de la discrimination jusqu’à l’extermination de l’autre. »

Du racisme scientifique au nouveau racisme

Penser le racisme revient à mettre de côté l’hypothèse selon laquelle celui-ci serait une constante anthropologique. Il s’agit ici de comprendre les enjeux du concept en excluant l’explication naturalisante qui consiste à dire « tant qu’il y a des groupes d’hommes, il y a du racisme ».

À partir du XVème siècle, la naissance de l’idéologie

Si l’on se fie aux études de Louis Dumont, le racisme en tant qu’idéologie n’apparaît qu’au XVème siècle. Soit durant l’époque des nouvelles découvertes et des colonisations européennes. Le processus de mondialisation économique qui suit dès le XVIIème siècle s’inscrit dans une logique de domination des peuples conquis. Ces derniers étaient considérés comme des «sauvages» qui avaient par conséquent un statut inférieur aux européens civilisés. Dans cette analyse, nous comprenons bien que le racisme est indissociable de la modernité. Il constitue une forme nouvelle de distinction entre les hommes, qui elle est une « une fonction ancienne ». Autrement dit, selon L.Dumont, le racisme n’a commencé à exister dans les sociétés égalitaires que pour remplacer les anciens modes de distinctions. Ceux-ci étaient en effet plus directs et internes aux sociétés hiérarchiques.

La colonisation vue par Pocahontas.

Dès le XVIIIème siècle, l’émergence d’un courant scientifique

C’est donc dans un contexte d’expansion planétaire et d’acculturation que se développent en Europe des représentations de l’Autre protoracistes. L’infériorité des Indiens et des Africains est spontanément associée à des éléments phénotypiques à savoir la couleur de peau, les traits du visage, etc. Cette association s’opérait auparavant dans le cadre de discrimination par idéologie. Mais à partir du XVIIème siècle, la notion de « race » devient un véritable objet de théorisation scientifique. Dès lors, la classification des hommes se fait par l’association des attributs biologiques, naturels et culturels à des capacités intellectuelles et physiologiques.

De plus, cette conception scientifique n’est pas adoptée que dans les sciences dures. Bien au contraire, elle s’étend à travers tous les champs du savoir. Ainsi, philosophes, théologiens, poètes et écrivains participent à démontrer la supériorité de la « race blanche ». Par ailleurs, c’est à Karl Von Linné que l’on doit la première classification des espèces humaines. Et de cette méthode découlera la hantise du métissage dans les sociétés européennes…

La naissance du racisme scientifique est à mettre en parallèle avec la montée du nationalisme en Europe. De nombreux intellectuels, s’intéressant à la nation et influencés par le positivisme, adoptent explicitement des postures racistes. À titre d’exemple, Ernest Renan, à qui l’on doit la conception volontariste de la nation, s’est efforcé en parallèle de construire une opposition raciale entre Aryens et Sémites.

Le déclin du racisme scientifique

L’apogée du racisme scientifique s’opère sans conteste durant le nazisme. Ce dernier a fait appel à toutes les idées racistes dans tous les domaines du savoir. De la médecine à l’archéologie en passant par la démographie et les sciences juridiques. Le but était de classifier les races afin d’en assurer le « traitement scientifique ». Après 1945, la prise de conscience face à la barbarie nazie a complètement délégitimé le racisme scientifique. Pour reprendre Sartre, « il était de l’ordre de l’opinion, désormais il est de l’ordre du crime».

Par ailleurs, peu de temps avant l’horreur nazie, des travaux scientifiques ont émergé en Europe, démontrant l’absurdité de l’hypothèse de l’existence de races humaines. Effectivement, la notion de race n’a aucun sens scientifiquement puisqu’au sein d’une supposée race, la distance génétique moyenne entre individus est à peu près la même, voire supérieure à celle qui sépare deux supposées races. François Jacob, prix Nobel de médecine, nous en fait une belle conclusion :

« le mécanisme de transmission de la vie est tel que chaque individu est unique. Que les individus ne peuvent être hiérarchisés. Que la seule richesse est collective : elle est faite de la diversité. Tout le reste est idéologie. » [1981]

Est-ce que déclin du racisme scientifique rime avec mort du racisme ?

Premièrement, au vu de l’actuelle répression des Ouïghours en Chine, la réponse semble évidemment négative. À travers cet exemple, on peut d’ailleurs noter que déclin du racisme scientifique ne signifie en aucun cas qu’il a disparu. Ensuite, quant à savoir si le racisme a augmenté ou diminué, il est difficile d’en juger. En effet, l’évaluation d’un «taux» de racisme est quasiment impossible tellement de facteurs entrent en jeu. On peut toutefois se pencher sur les sondages de la Commission des droits de l’homme pour avoir une idée des mentalités en cours.

Ainsi, 29% des sondés pensent que le racisme est très répandu en France. À la question, « pensez-vous être racistes ? », 53% ont répondu ne pas l’être du tout tandis que 47% pensent l’être au moins un peu. Ce qui peut paraître effrayant, c’est l’existence d’une tolérance envers les discriminations. En effet, 58% des sondés considèrent que les comportements de personnes d’origine étrangère peuvent justifier des réactions racistes au sein de la population française. En ce qui concerne l’idéologie en tant que telle, 8% pensent qu’il existe des races supérieures et seulement 33%, bénéficiant d’un niveau d’éducation élevé, pensent que les races n’existent pas.

Le racisme institutionnel

Si le racisme n’est pas mort, on a pu identifié de nouvelles formes que celle, radicale, du racisme classique. Ainsi, en 1967, Stokely Carmichael et Charles V. Hamilton introduisent la notion de racisme institutionnel dans leur ouvrage Black Power : the Politics of Liberation in America. Selon eux, il existerait deux formes de discrimination aux États-Unis.

La première est ouverte et directement associée à des individus tandis que la deuxième est déclarée et institutionnelle. Dans ce dernier cas, les Noirs américains sont en position d’infériorité par des mécanismes propres à la société elle-même qui promeut une représentation sociale divisée en races. Cette conception du phénomène renouvelle complètement l’analyse du racisme puisqu’elle dénonce une situation structurelle. Dans ce cas de figure tout le monde est à la fois coupable et irresponsable. À l’inverse, le racisme scientifique était une idéologie abstraite et propre à certains acteurs sociaux identifiables. De plus, le racisme institutionnel cible spécifiquement les pratiques observables dans la société qui assurent la domination des Blancs sur les Noirs, et non pas les idées adoptées par les individus.

Le racisme institutionnel.

Le racisme institutionnel admet une telle dissociation entre système et acteurs que les préjugés et opinions racistes ne sont pas remis en causes. En effet, l’hostilité à l’égard des Noirs peut fort bien être absent d’un discours qui n’en aboutit pas moins à leur ségrégation ou à leur discrimination. En d’autres termes, lorsque des Blancs veulent maintenir un statu quo qui les avantagent au détriment des Noirs, ils n’utilisent pas des arguments racistes. Par exemple, lorsque des parents font des dérogations pour que leurs enfants n’aillent pas dans l’école publique du quartier, ce n’est pas forcément par racisme. Ils veulent juste assurer une meilleure éducation à leurs enfants. Or, en agissant de la sorte, ils participent tout de même à l’élaboration d’une école qui tend à la ségrégation.

Comment lutter contre le racisme ?

Des deux analyses qu’on a pu développer, le racisme peut paraître difficile à combattre. Qu’on le décrit idéologique ou institutionnalisé dans les sociétés. Ainsi, la seule façon pour nous de pouvoir l’identifier clairement et de se positionner contre, reste de lutter contre ses modalités concrètes d’action. Autrement dit, l’antiracisme, pour être juste et légal, ne doit pas se faire l’ennemi du racisme en tant que tel. Non, ce sont les trois grands maux qui le composent qu’il doit combattre : le préjugé, la ségrégation et les discriminations.

Plus que jamais, dans un contexte de différenciation culturelle et de racisme banalisé, ce qui compte reste davantage nos actions que les idées qu’on prétend défendre.

1 Comment
  1. Bonsoir,
    Merci Alizée pour toutes ces informations.
    Je me sens moins raciste après t’avoir lu, mais plus méfiant des différentes institutions qui nous entourent.

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