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Le rôle des étudiants au regard des cinéastes de mai 68

Le rôle des étudiants au regard des cinéastes de mai 68

Comment caractériser le rôle des étudiants en mai 68 ? Jean-Luc Godard, dans Un film comme les autres (1969), revient sur cette question en mettant en scène un débat mêlant étudiants et ouvriers. La discussion s’anime, centrée autour du bilan des événements. Vis-à-vis des ouvriers en lutte, les intellectuels ne peuvent se contenter « d’écrire leurs bouquins » : ils ont aussi besoin de « réalisation ». Comment peuvent-ils mettre leurs connaissances théoriques au service de la révolution ? Quel a été le rôle tenu par les étudiants pendant les événements, notamment au regard des cinéastes de mai 68 ?

Théorie de l’exploitation

Dans un premier temps, nous allons voir les points théoriques sur lesquels les étudiants fondent leurs principes d’action. Leurs auteurs de chevet sont Marx, Lénine et Mao. Prenant appui sur les écrits de ces derniers, ils mettent en évidence l’exploitation capitaliste.

Marx, Lénine et Mao : la sainte trinité des étudiants

Le rôle des étudiants au regard des cinéastes de mai 68 : Marx, Lénine et Mao.
(c) chineseposters.net – Flickr

Karl Marx et la théorie du surtravail

Dès le 19e siècle, Marx décortique le processus d’exploitation de la force de travail de l’ouvrier. « L’ouvrier, pendant une partie du temps qu’exige une opération productive donnée, ne produit que la valeur de sa force de travail, c’est-à-dire la valeur des subsistances nécessaires à son entretien. […] La période d’activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire, coûte, il est vrai, du travail à l’ouvrier, une dépense de force, mais ne forme aucune valeur pour lui. Elle forme une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d’une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail, temps extra et le travail dépensé en elle surtravail. » (Karl Marx, Le Capital, 1867, p. 93).

L’exploitation des masses laborieuses provient donc de la ponction d’un surtravail dissimulé, non rémunéré par les capitalistes. Les étudiants alertent par conséquent les travailleurs sur ce mécanisme de ponction invisible qui est à la source de leurs maux.

Que faire ? Lénine expose sa méthodologie révolutionnaire

Les étudiants se voient en détonateurs de la révolte devant mener à la révolution, tandis que les ouvriers, par leur masse démographique, en sont la force décisive. Les premiers interprètent et diffusent la pensée marxiste auprès des seconds, car « la conscience de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons ». (Que faire ?, 1902)

Le petit Livre rouge de Mao Tsé-Toung : « On a toujours raison de se révolter »

Mao considère que les cadres du parti communiste ont perdu leur esprit révolutionnaire. Ils se sont habitués à leur position de pouvoir, au point de partager le « révisionnisme » soviétique. Autrement dit, le PC est devenu un parti conservateur. Par conséquent, en 1966, il lance la révolution culturelle destinée à provoquer un électrochoc parmi les cadres du parti. Il autorise quiconque à critiquer l’autorité, quelle qu’elle soit. Les femmes conquièrent « la moitié du ciel » et accèdent à des responsabilités importantes. Enfin, certaines écoles ouvrent leurs portes et bousculent le schéma traditionnel du fonctionnement des universités. Car, selon Mao, « on a toujours raison de se révolter ».

Affiche mai 68 célébrant la Révolution culturelle chinoise.
(c) Artcurial

Mise en perspective de la poussée révolutionnaire

Par leurs réseaux internationaux, les étudiants de tous les pays s’inspirent mutuellement en matière de rébellion, en Europe et de par le monde. Ainsi, Le Joli Mois de mai de Jean-Denis Bonan, N. Perret et Renan Pollès (1968) fait allusion aux étudiants allemands entrés en rébellion à Berlin Ouest dès avril 1968, ainsi qu’à ceux qui partout se soulèvent contre la société capitaliste.

Mondialisation de la contestation

Le rôle des étudiants en mai 68
(c) Étienne Lebled

Les USA entrent les premiers dans l’ère de la contestation : dès 1964, les étudiants de Berkeley réclament la liberté d’expression politique (Free speech movement). La contestation se cristallise autour de la guerre du Vietnam et du mouvement des droits civiques.

En Europe, la première révolte étudiante éclate en Italie dès le début de l’année 1968. La contestation gagne la plupart des pays d’Europe occidentale : Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas ou Belgique, sans compter la France. Les régimes autoritaires sont aussi touchés ! C’est le cas de l’Espagne notamment, où la révolte annonce la chute du franquisme.

La contestation traverse même le rideau de fer en s’étendant aux pays de l’Est (Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne), alors sous la coupe de l’URSS : les étudiants réclament un changement de structures politiques, une plus grande liberté et un alignement sur le modèle occidental.

Le mouvement étudiant ne se contente pas de mondialiser la contestation, il lui donne également une perspective historique, en l’affiliant à la Commune de Paris.

Le modèle de la Commune de Paris

Tandis que le mouvement ouvrier cherche son inspiration dans les grèves de 1936 et la période du Front Populaire, la jeunesse, elle, fait référence à la Commune de Paris.

Il y a 140 ans - la Commune de Paris
(c) Étienne Lebled

Ainsi, en 1871, des « clubs rouges » s’ouvrent alors dans les églises. Ils permettent à des orateurs de faire entendre les aspirations du peuple. En mai 68, de la même façon, la parole se libère dans les amphithéâtres de l’Odéon, Sciences Po, Censier, la Sorbonne ou encore les Beaux-Arts !

Au lendemain de la nuit des barricades du 11 mai, les murs du Quartier latin se couvrent de slogans du type : «Vive la Commune du 10 mai. » Sur les murs de la capitale, dans la presse, dans les chansons reprises par les manifestants, les références à la Commune sont omniprésentes. Tout comme dans les films de mai 68 (cf. Le Joli Mois de mai).

Critique des forces réactionnaires et répressives

La critique des thèses réactionnaires

Dans son documentaire British Sounds (1969), Jean-Luc Godard présente l’intégralité du discours énoncé avec enthousiasme par un speaker anonyme. Ce dernier fait l’apologie du système capitaliste, présentant les ouvriers contestataires comme des paresseux. Il justifie la guerre menée par les USA au Vietnam au nom de la lutte anticommuniste. Enfin, il propose d’éliminer physiquement les immigrés inassimilables et lancés à la conquête de l’Angleterre.

Ces arguments sont si outrés, énoncés avec une assurance tellement déplacée, qu’ils laissent le spectateur sans voix. Face aux propos ignominieux énoncés par ce petit jeune homme cravaté et gominé, le spectateur n’a d’autre choix que de se ranger du côté des ouvriers révolutionnaires. D’autant que le reste du film montre qu’ils sont tout le contraire de ce dont on les accuse : travailleurs, industrieux, débattant posément et intelligemment de leurs problèmes.

Affiche mai 68 critiquant la répression.
(c) Étienne Lebled
La critique des forces de répression

Dans son film Mikono (1968), le réalisateur Jean-Michel Humeau, membre du collectif de l’ARC, brosse le portrait imaginaire d’un CRS, le brigadier chef Mikono. Bien sûr, ce film est un prétexte pour tourner en dérision les amoureux compulsifs de l’ordre, détestant les murs couverts de slogans et autres graffitis. Ils considèrent d’ailleurs les étudiants contestataires comme une « génération perdue, égarée ». À l’opposé, le portrait de Mikono s’accompagne de commentaires ironiques vantant sa « force », la « plénitude de ses moyens » ou encore sa « fierté pour les services rendus à la patrie ».

On le voit tirer sur les manifestants. Bien entendu, le film montre les blessures occasionnés par les actes de Mikono. Des images fixes de femmes nues, de paires de seins, de fesses, apparaissent à l’écran, suggérant une sexualisation de l’affrontement avec les étudiants de la part des forces de l’ordre.

Le rôle des étudiants, notamment au regard des cinéastes de mai 68, s’appuie sur leur maîtrise théorique et critique. Ils se font les relais de la pensée de Marx, Lénine et Mao auprès des masses, et se lancent dans une critique radicale du pouvoir et des forces de l’ordre.

Agitation révolutionnaire

Cependant, certains étudiants en veulent davantage : ils se lancent à corps perdu dans l’action révolutionnaire. Premièrement, ils cherchent à transformer la société en s’emparant de l’université pour en faire autre chose qu’un simple outil de formation des cadres de la société capitaliste. Deuxièmement, ils veulent diffuser le message révolutionnaire par le biais des bastions culturels sous le contrôle des intellectuels : journaux, théâtre et cinéma. Ils font ainsi rayonner l’idéal révolution en subvertissant les institutions universitaires et culturelles.

Pour la fin de l’université de classe

Affiche mai 68 : non à l'université de classe.
(c) Étienne Lebled

Ne plus être les chiens de garde du capitalisme

Le film Le Droit à la parole de Michel Andrieu et Jacques Kebadian (1968) pose cette question : « À quoi sert l’Université ? » La réponse est cinglante : « À produire les cadres de la société capitaliste. » Ce constat provoque la colère des étudiants, qui refusent de devenir des valets, chômeurs ou soldats. Ils rejettent leur avenir bourgeois tout tracé.

Comme expliqué dans Citroën-Nanterre de Guy Devart et Édouard Haye (1968), les étudiants veulent mettre à bas la société bourgeoise et l’université de classe qui en est la matrice. Ainsi, les professeurs se mettent au service de la sélection dans l’enseignement. Les sociologues fabriquent des slogans pour étayer les campagnes électorales gouvernementales. Les psychologues assurent le bon fonctionnement des équipes de travailleurs, servant par là l’intérêt des patrons. Les scientifiques réalisent des travaux de recherches en fonction des besoins de l’économie de profit. Assez ! Les étudiants ne veulent pas devenir les chiens de garde de l’économie capitaliste.

Devenir un pont entre les masses laborieuses et le reste de la société

Les étudiants ne se considèrent pas comme une élite, mais comme un pont entre le passé et le présent, entre la classe ouvrière française et le reste du monde. L’étudiant porte l’idéologie socialiste aux oreilles, dans les cœurs et dans les têtes des ouvriers. Il peut ainsi aider à organiser la révolution : plutôt que de gérer des entreprises ou des administrations, il s’occupera du processus révolutionnaire.

Les étudiants ne peuvent prétendre être des ouvriers. Pour autant, ils ne sont pas coupés de la classe ouvrière. Ils agissent de l’extérieur, en lui apportant une conscience de classe, sorte de working class pride. Ils entrent dans les usines, s’assoient à la cantine et aux mêmes tables que les ouvriers, et tout le monde partage la même nourriture.

Ce pont lancé entre étudiants et travailleurs enclenche une émulation entre ouvriers et étudiants. À l’occupation de la Sorbonne répondent les occupations d’usines. Les ouvriers apprécient que le mouvement étudiant sensibilise l’opinion publique au sort des travailleurs.

Abandonner les privilèges de l’intellectuel

affiche mai 68 : trop tard CRS, le mouvement populaire n'a pas de temple
(c) BNF

Certains étudiants révolutionnaires vont jusqu’à se faire embaucher en usine, chez Renault Flins notamment, afin de connaître la réalité de la vie ouvrière de l’intérieur. L’étudiant s’informe, relaie le produit de ses investigations, et peut ainsi mieux participer à la coordination des actions entre les différentes usines en grève.

Dans Un film comme les autres, l’un des protagonistes en conclut qu’un jeune intellectuel devient révolutionnaire lorsqu’il se lie aux masses ouvrières et paysannes. Il s’agit de trancher avec sa condition d’intellectuel ou d’étudiant privilégié.

De même que les étudiants pénètrent dans les usines, les ouvriers entrent à la Sorbonne, aux Beaux-Arts, etc. Face au sentiment d’infériorité ressenti par les ouvriers dans ces « temples du savoir », les étudiants veillent à créer une ambiance solidaire, en accomplissant des actions de formation continue auprès des travailleurs.

Mettre la culture au service de la révolution : le travail des collectifs

Dans le monde du spectacle et de la culture, les artistes montrent leur solidarité vis-à-vis des ouvriers, en les intégrant dans leurs oeuvres. Invisibles dans la « culture bourgeoise », les travailleurs se retrouvent soudain sous les feux de la rampe. Certains artistes, tels Chris Marker, vont plus loin en leur donnant les moyens de se filmer eux-mêmes. Il les encourage à s’exprimer directement sans passer par le prisme du regard de l’intellectuel.

Portrait de Chris Marker.
Chris Marker (c) Pablo Molina Guerrero.

L’Atelier de Recherche Cinématographique (ARC)

L’ARC est composé d’anciens étudiants de l’IDHEC conduits par Mireille Abramovici et Jean-Denis Bonan. C’est le principal collectif de cinéastes et techniciens engagés dans mai 68. L’ARC tourne, monte et diffuse sans discontinuer, comme une agence de presse indépendante, poursuivant son projet d’actualités révolutionnaires. Parmi les films les plus marquants de l’ARC, on peut citer CA13 (Comité d’action du treizième) (1968) qui décrit le fonctionnement d’un comité de quartier dévoué à la lutte des ouvriers de Citroën. On retiendra également Le Joli Mois de mai (1968), centré sur la nuit des barricades dans le Quartier latin.

Chris Marker, l’ISKRA et les groupes Medvedkine

Chris Marker (1921-2012) est connu pour ses films La Jetée, Le Fond de l’air est rouge, ou encore Chats perchés, qui sont autant d’ « essais cinématographiques ». Il se positionne comme un observateur de l’histoire mondiale et particulière, mettant les destins individuels sur le même plan que les grands événements mondiaux.

Affiche Chris Marker Le Fond de l'air est rouge
(c) Étienne Lebled.

Il est à l’origine du collectif ISKRA (Images, Son, Kinescope, Réalisation Audiovisuelle) en 1967. Ce dernier constitue un catalogue de films non-commerciaux qui ne devraient pas exister. À cette occasion, Marker, d’auteur-réalisateur, devient producteur et animateur du collectif. Il ne signe plus ses films.

Il s’implique également dans la fondation et l’animation des groupes Medvedkine. Ces groupes mènent une expérience sociale audiovisuelle, dont le but consiste à donner aux ouvriers les moyens de s’exprimer par le cinéma. Ces derniers peuvent ainsi faire entendre leur voix en dehors de leur usine et de leur région.

Le nom des ces groupes est choisi en hommage au réalisateur soviétique Alexandre Medvedkine. Ce dernier est l’inventeur le ciné-train qui traverse toute l’Union soviétique en 1932 afin d’y filmer la population laborieuse des villes et des campagnes.  Medvedkine tourne et monte immédiatement les films dans son train pour les projeter aux intéressés dès le lendemain et ainsi engager une discussion à chaud.

Alexandre Medvedkine.

Le Groupe Dziga Vertov de Jean-Luc Godard, sous l’influence de Brecht

Dziga Vertov, inspiration de Jean-Luc Godard

Le Groupe Dziga Vertov est un collectif cinématographique fondé en 1968 par Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin afin de produire des films maoïstes. Tous ses films sont signés collectivement. Dziga Vertov (1896-1954) est un réalisateur soviétique favorable à un cinéma affranchi de la littérature et du théâtre, cherchant à montrer « la vie en elle-même ». Par exemple, il construit ses films sans scénario.

Dziga Vertov (1913).
Dziga Vertov (1913) (c) David Kaufman.

Sa « théorie des intervalles » permet d’établir des relations temporelles et spatiales entre les images. Elle est fondée sur le montage établissant des « corrélations visuelles » entre les images, en rapprochant certaines séquences, ou en les opposant. On retrouve ainsi de nombreux intervalles vertoviens dans les films de Jean-Luc Godard, qui affectionne par exemple de superposer plusieurs fils narratifs. Le spectateur est ainsi obligé de faire de constants allers et retours entre différents personnages, lieux ou époques.

Bertolt Brecht, l’autre mentor de Jean-Luc Godard

Outre Dziga Vertov, Godard s’inspire fortement de la démarche du dramaturge allemand Bertolt Brecht (1898-1956), dont le nom est lié au théâtre épique. Il vise à conduire le spectateur à se former une opinion sur le spectacle présenté.

Portrait Bertolt Brecht.
Bertolt Brecht (c) Bundesarchiv

Pour cela, le théâtre épique utilise la distanciation. Ainsi, le déroulement linéaire du spectacle est interrompu par des commentaires ou des chansons. Brecht conçoit ses pièces comme des « instruments d’instruction […] révolutionnaire ». Le spectateur doit voir la représentation comme une parabole et se demander comment corriger les injustices. L’influence brechtienne revendiquée par Godard nous permet de mieux comprendre la structure apparemment décousue de ses films.

L’intellectuel s’efface et laisse sa place aux travailleurs

Dans Week-end à Sochaux, un film « écrit joué et rêvé » par le Groupe Medvedkine de Sochaux (1972), les travailleurs prennent de contrôle de la caméra. Ils réalisent la puissance de diffusion du cinéma, y compris sur le plan des idées. Ils constatent que les travailleurs aiment parler du film qu’ils ont regardé la veille à la télévision pendant la pause. Alors, pourquoi ne pas se mettre en scène soi-même dans des films rendant compte de la réalité vécue par les ouvriers ? Les films militants sont des œuvres de combat, destinées à contrer les idées fausses que la société capitaliste cherche à inculquer aux ouvriers. Ils sont à l’opposé des films de grande diffusion visant à maintenir les masses dans un état de passivité et de contentement artificiel.

Les films révolutionnaires cherchent à réveiller ces derniers, en s’adressant à leur conscience et à leur intelligence. Ils balayent les poncifs sur le fait qu’il existe un ordre immuable des choses, où les patrons s’accaparent les richesses et le pouvoir, tandis que les ouvriers se contentent d’exécuter. En lieu et place, les films des groupes Medvedkine font surgir la beauté, l’intelligence et l’émotion de lieux et personnages que l’on pensait entièrement dépourvus de ces qualités. L’intellectuel entraîne, forme et stimule la créativité des masses laborieuses, puis il s’efface derrière le collectif dans le sacrifice ultime de son ego. Il laisse la place aux travailleurs libérés de leurs chaînes.

Affiche du film Week-end à Sochaux.
(c) Étienne Lebled

Mai 68 à l’heure des bilans

Étudiants et intellectuels, entre réflexion et « réalisation »

On voit par conséquent que le rôle des étudiants et des intellectuels ne se limite pas à leur apport théorique. Certains n’hésitent pas à passer à l’action, abandonnant l’université de classe afin de pénétrer les usines du monde ouvrier. Ils veulent devenir les fers de lance de l’agitation prolétarienne en réveillant la conscience de classe des travailleurs. Par ailleurs, les intellectuels mettent au service de la révolution le cinéma et le théâtre. Ils laissent même toute latitude aux travailleurs pour se représenter eux-mêmes.

Un bilan en demi-teinte

Prenons à présent un peu de recul pour tirer le bilan de mai 68. Le dialogue entre les ouvriers et les étudiants a été interrompu et la révolution, au final, n’a pas eu lieu. Alors que l’union entre les travailleurs et les étudiants avait sonné le début de la révolution, l’union entre la CGT et le gouvernement a largement contribué au rétablissement de l’ordre bourgeois. Mai 68 aura pourtant fait souffler un vent de liberté qui marquera le pays pour de nombreuses années. L’héritage de mai se fait encore sentir dans les débats politiques actuels. Dans le domaine du cinéma et des arts plus généralement, cette période particulière aura été l’occasion d’expérimentations qui inspirent encore certains cinéastes actuels, tel Sébastien Lifshitz (Terres froides, Bambi ou Les Invisibles).

Le retour de « l’université de classe »

Question de premier plan pour les étudiants de mai 68 : l’université de classe a-t-elle été abolie ? Certes, l’accès aux études supérieures est désormais plus facile, mais cela au prix d’une certaine dévaluation des diplômes. De plus, le phénomène de segmentation des études supérieures entre un secteur sélectif (grandes écoles) et non sélectif (facultés) s’est accentué. Dans le premier, les représentants des classes défavorisées sont réduits à la portion congrue. Dans le second, le taux d’échec est important et les étudiants, démotivés. Le mot d’ordre consistant à ne pas vouloir devenir les chiens de garde du capitalisme a définitivement été rayé du vocabulaire estudiantin. Aujourd’hui, tout le monde veut s’intégrer au système coûte que coûte, par peur de l’échec et de la relégation sociale auxquels la contestation est désormais associée.

Affiche mai 68 - La beauté est dans la rue.
(c) Dominique Chappard – Openclipart

Remerciements :

Cet article a été rédigé avec les conseils de Mathieu Macheret, critique cinéma au Monde et aux Cahiers du Cinéma, qui a notamment orienté la sélection de films sur laquelle nous nous sommes appuyés :

  • Le Cinéma de mai 68, coffret paru dans la collection Le Geste cinématographique aux Editions Montparnasse en 2008 ;
  • Les Groupes Medvedkine, coffret paru dans la collection Le Geste cinématographique et coédité par l’Iskra & les Editions Montparnasse en 2006 ; et
  • Jean-Luc Godard politique, coffret paru dans la collection Prestige édité par la Gaumont en 2012.

Nous tenons également à remercier Étienne Lebled pour nous avoir donné accès à sa fabuleuse collection d’affiches, dont certaines consacrées à la Commune, mai 68 ou au cinéaste Chris Marker, et que nous avons reproduites ici avec son aimable autorisation.

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