Bien que la masturbation féminine augmente spectaculairement depuis 1970, cette pratique reste timide en France. En effet, même si les françaises sont quatre fois plus à s’être masturbées au moins une fois dans leur vie depuis 1970 (19% contre 76% en 2019), elles étaient encore 40% à ne l’avoir jamais fait en 2006.

Et si l’on quitte les statistiques pour se tourner vers les discours, on constate que l’onanisme reste encore relativement taboue. Ainsi en 2019, 43% des françaises avouent avoir déjà menti quant à leurs pratiques masturbatoires. Ce taux est presque équivalent chez les hommes, s’élevant à 48%. Ainsi, libération des corps ne veut pas dire libération de la parole ou même des mentalités. Sur Google trend, on peut lire que les 20 premières recherches associées à la masturbation dans le monde sont quasiment toutes négatives.

Une pratique diabolisée par le passé

Pour comprendre en quoi la masturbation fait si peur, il faut se pencher sur son histoire. Dans le passé, les sociétés occidentales tenaient en horreur le plaisir sexuel. Le coit était seulement vu comme un moyen de reproduction. Selon l’Église catholique, le plaisir lié à l’acte était considéré comme un péché qu’il fallait éliminer. La masturbation était d’autant plus réprimée qu’elle était considérée comme “contre-nature”. Familles et tribunaux évoquaient l’auto-érotisme en tant que “péché mortel” jusqu’au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle, c’est au tour des médecins de dénoncer les conséquences nocives du terrible péché d’Onan sur la santé des individus, en particulier chez la femme. Selon Tissot, médecin français du XIXème siècle, la masturbation provoquerait chez elles des troubles telle que la diminution des sens ou l’endommagement des organes.

La femme infantilisée

Sans grande surprise, l’auto-érotisme est un sujet qui fait apparaitre les différences de socialisation entre les genres. Si l’écart de la pratique hommes/femmes diminue depuis 1970 (73% et 19% à cette date contre 95% et 76% en 2019), les femmes restent 14% à se donner du plaisir régulièrement alors que la moyenne est de 49% en France. Pour cause, la répression sexuelle a beaucoup plus touché les femmes que les hommes. 

En effet, si on n’en est plus à marquer au fer rouge les clitoris des pratiquantes solitaires, il n’empêche que le phénomène de slut-shaming reste monnaie courante dans nos sociétés. Les normes sexistes ont été intégrés par chacun, dictant jusqu’au vocabulaire employé. Ainsi, dans l’imaginaire collectif comme dans le langage, une femme ne se masturbe pas. Elle “se caresse”. Si elle achète des sextoys, ce sont des fleurs, des papillons, des lapins… Ce qui rappelle un univers infantile complètement décalé avec une réalité composée de humping et de Rabbit mesurant entre 18 à 20 cm. La femme qui se masturbe, telle que Freud l’a décrite, est immature sexuellement. Elle ne peut éveiller son plaisir sexuel que grâce “au pénis d’un mâle authentiquement certifié”. En d’autres termes, la femme est infantilisée et ne peut être à l’origine de son propre plaisir. Pour reprendre François Kraus, directeur à l’IFOP : 

« La socialisation sexuelle des femmes a tendance à leur présenter les hommes comme les uniques vecteurs et dépositaires techniques du plaisir féminin. » 

Pourquoi se masturber sans complexe

Malgré la mauvaise presse qu’a subit l’onanisme ,on découvre aujourd’hui tous les bienfaits de cette pratique. En effet, si les français sont 30% à se masturber pour se procurer du plaisir, ils sont également 19% à le faire pour réduire le stress. Et 6% pour trouver le sommeil… Il apparait ainsi qu’au-delà du plaisir sexuel recherché, la masturbation s’affirme de plus en plus pour ses vertues thérapeutiques. D’autant plus que la masturbation est naturelle. Effectivement, on constate que les enfants de 3 à 8 ans sont deux tiers à la pratiquer.

Outre cela, l’auto-érotisme se présente de plus en plus comme une pratique sexuelle à part entière que l’on peut réaliser à deux. En solitaire, elle reste un bon moyen d’apprendre à connaitre son corps. Statistiquement, 22% des femmes disent ne pas bien connaître leurs zones érogènes. 

Enfin, la masturbation c’est faire un premier pas vers l’amour de soi.

Amour que l’on voit de moins en moins chez l’adolescente qui se retrouve dépossédée de son corps à la fois par manque d’éducation et par intégration de la culture du viol. Si l’on s’intéresse à la vie sexuelle des adolescentes, on a face à nous un constat glaçant. Une fille de quinze ans sur quatre ne sait pas qu’elle a un clitoris. Et la majorité d’entre elles sont guidées vers le porno avant tout par ce qu’elles veulent savoir ce qui plait aux hommes. À l’ère post #MeToo, il apparait nécessaire de libérer la parole au moins pour une meilleure éducation sexuelle. Et libérer la parole, cela passe avant tout par un processus de décomplexion et de déculpabilisation. Le sexe, c’est propre à soi mais c’est aussi politique. Et c’est à nous qu’il revient de légitimer le plaisir féminin. D’abord dans sa douche, puis dans le monde.

4 Comments
  1. Bah franchement jm’attendais pas à ce que tu traite un sujet que la majeure partie de la société critique et noie de deni depuis trop longtemps. Merci à toi j’ai découvert plein de chiffres intéressant et j’espère que ce ne sera pas le dernier articles que tu fera 😊

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