Homosexuels et nazisme : de l’oppression à la libération (Mémorial de la Shoah) (1/2)

homosexuels Europe nazie

Aujourd’hui plus que jamais, il est important de bien comprendre le fonctionnement des régimes monolithiques menaçant la paix mondiale, en nous tournant vers les exemples du passé. Dans le cas de l’Allemagne nazie, la désignation « d’ennemis du peuple » est un rouage essentiel permettant au parti au pouvoir d’asseoir sa domination. Parmi ces ennemis, on trouve bien entendu les Juifs au premier rang ; puis viennent ensuite les nomades ou bien encore les homosexuels et les lesbiennes.

Article rédigé par : ZIEL Jérôme

Pour nous parler de ces derniers, nous avons rencontré Sophie Nagiscarde. Responsable des activités culturelles, elle a évoqué pour nous l’exposition ‘Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie’ présentée par le Mémorial de la Shoah jusqu’au 22 mai 2022. Dans nos colonnes, elle est revenue sur la gestation de l’homophobie d’État par les nazis. Dans la seconde partie de son interview, elle évoquera les années d’après-guerre. Pendant les années 1970/80, les associations jouent alors un rôle capital pour libérer la parole des anciens déportés homosexuels.

Historienne de formation, Sophie Nagiscarde a travaillé dans le domaine de l’art contemporain. Au sein du mémorial de la Shoah, outre les expositions, elle supervise la programmation de l’auditorium (conférences, lectures, etc.). Depuis plusieurs années, elle s’intéresse à l’étude comparée des génocides en examinant les crimes de masse. Cela passe par le génocide des Tutsis au Rwanda, ou encore le sort réservé à toutes les victimes du nazisme. Parmi ces dernières, on compte les Tsiganes / nomades… et les homosexuels.

Les missions du Mémorial de la Shoah

Au départ, le Mémorial de la Shoah est une association dédiée à la collecte et à l’organisation des archives concernant les déportés de la Shoah (50 millions de documents). Comme l’explique Sophie, « notre centre de documentation est ouvert à tous. En 2005, nous avons aussi inauguré notre Mur des Justes reprenant les noms des personnes ayant sauvé des Juifs pendant la Deuxième guerre mondiale ».

Le Mémorial est soutenu par la Fondation pour la mémoire de la Shoah. La création de cette dernière en 2000 fait suite à une allocution du président Chirac de 1995, dans laquelle il reconnaît la responsabilité de l’État français dans la déportation des Juifs.

Par la suite, la commission Mattéoli a été mise en place pour rechercher dans les caisses de l’État français les biens en déshérence des Juifs qui ne sont pas revenus des camps. En effet, pendant la Deuxième guerre mondiale, les Juifs avaient été spoliés de leurs biens, des plus riches au plus pauvres. Cela pouvait aller de simples charrettes à bras à des usines entières ! L’administration française a soigneusement documenté ce processus. Il est depuis conservé dans les archives de la Caisse des dépôts et consignations. Le produit de la vente de ces biens en déshérence au profit de l’État français a pu être récupéré. Et il a notamment servi à créer la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Dans ses statuts, cette dernière a la mission de participer au financement des activités du Mémorial de la Shoah.

La République de Weimar en Allemagne (1918-1933) et son atmosphère « homo décadente »

L’Allemagne de la République de Weimar a coïncidé avec la période des Années Folles, qui étaient, comme leur nom l’indique, un peu folles. Selon Sophie, « c’est au début du 20e siècle et pendant la République de Weimar qu’émergent les premières revendications et les premières recherches concernant l’homosexualité. En effet, Magnus Hirschfeld fonde l’Institut de Sexologie à Berlin en 1919, en réaction à l’introduction dans le code pénal allemand du fameux paragraphe 175 en 1871. Ce paragraphe pénalise les relations homosexuelles masculines à travers la pénalisation de l’acte de sodomie ». En France, la législation est comparativement plus tolérante. Les relations homosexuelles et notamment l’acte de sodomie y sont dépénalisés dès 1791, pendant la Révolution française.

Malgré le paragraphe 175, le Berlin de la République de Weimar se caractérise par une atmosphère de fête. Christopher Isherwood a très bien décrit ce monde des cabarets berlinois fantasques des années 20 et 30 dans son Adieu à Berlin. Sophie rappelle que « l’Allemagne est alors le fer de lance de la culture mondiale. C’est vraiment là que naissent les avant-gardes. Cela concerne tous les domaines : cinéma, architecture ou design, avec notamment le mouvement du Bauhaus. Naissent ainsi à Berlin des mouvements ayant durablement marqué les arts et nombre d’autres disciplines intellectuelles. Bien entendu, les homosexuels participent pleinement à ce mouvement ».

Dans ce contexte, l’Institut de Sexologie du docteur Magnus Hirschfeld initie véritablement les recherches sur l’identité sexuelle et l’homosexualité. S’agit-il véritablement d’une maladie ? d’une déviance ? Les travaux de Hirschfeld viennent en soutien à l’affirmation d’une sexualité différente. Il évoque ainsi ouvertement la transsexualité, entre autres. Comme Sophie le souligne, « Magnus Hirschfeld donne le coup d’envoi aux recherches sur l’homosexualité et aux études de genre dès le début du 20e siècle ».

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Photo dedicacée de Magnus Hirschfeld, Berlin 1927
© Coll. Magnus Hirschfeld Gesellschaft, Berlin

Raz-de-marée homophobe sur l’Europe

Les Nazis, arrivés au pouvoir en 1933, n’apprécient pas le désordre de la République de Weimar. Les homosexuels sont alors parmi les premiers à être désignés à la vindicte populaire. Pour Hitler, Hirschfeld est le « Juif le plus dangereux d’Allemagne » ! L’Institut de Sexologie en fera donc les frais. Il sera pillé et sa bibliothèque, brûlée, premier d’une longue série d’autodafés. Les condamnations au titre du paragraphe 175 se mettent à pleuvoir sur l’Allemagne. Les nazis mettent même en place un bureau de surveillance de l’homosexualité.

Même pendant la période de relative clémence des années 20, la majeure partie de la population, que ce soit en Allemagne ou en France, reste profondément homophobe. Si bien que pour elle, l’homosexualité représente un véritable scandale, une maladie ou encore une perversion. Avant même l’arrivée des nazis au pouvoir, une surveillance oppressante s’exerçait déjà à l’égard des homosexuels. Aucun lieu de rencontres n’y échappait : parcs, urinoirs publics, bars, entrées et sorties des cafés ! Si vous aviez une apparence anonyme et que vous étiez discret, vous pouviez continuer de vivre une vie normale, certes. Mais si vous étiez un travesti, votre vie devenait alors beaucoup plus compliquée.

Sophie nous dit à ce propos que « l’exposition montre le parcours de garçons travestis ayant subi harcèlement et répression tout au long de leur vie… jusqu’à parfois mourir pendant la période de la Deuxième guerre mondiale, de guerre lasse, à force de se faire arrêter puis jeter en prison. Ou alors après avoir accepté de se faire castrer (physiquement). Beaucoup sont morts des suites d’opérations menées dans des conditions absolument sordides ».

Nazisme et homoérotisme

Dans le même temps, le régime nazi fait l’apologie des amitiés viriles dans toute leur ambiguïté. C’est le cas d’Ernst Röhm, à la tête de la SA, un homosexuel tendance viriliste. Selon Sophie, « les travestis, les trans, ce n’était pas trop son truc. Lui appréciait en revanche les amitiés masculines, pouvant aller jusqu’à l’amour puisqu’il était ouvertement homosexuel ».

Malgré sa politique homophobe, le régime nazi baigne paradoxalement dans une ambiance homoérotique. N’oublions pas que l’art nazi rend un hommage appuyé à la Grèce antique et ses canons esthétiques. On peut citer le cas d’Arno Breker dont les sculptures hellénistiques étaient tant appréciées par le Führer. Ce dernier le considérait même comme le représentant du génie artistique du IIIe Reich ! Breker a ainsi produit quantités de sculptures dédiées à la gloire du régime, magnifiant le corps masculin. La virilité exsudait de ses représentations de corps parfaits. Il donnait à ses statues d’Aryens des visages aux expressions altières, fières et déterminées. Breker est ainsi à l’origine de la « charte graphique » et des représentations visuelles laissées par le IIIe Reich. Tout comme la réalisatrice de films Leni Riefenstahl (Les Dieux du stade, 1936).

Comme le remarque Sophie, « ces représentations visuelles sont toutes centrées sur le Männerbund, ce lien d’amitié virile qui doit unir les hommes entre eux, notamment au combat ».

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(c) Mémorial de la Shoah, 2022

Exposition « Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie » du 17 juin 2021 au 22 mai 2022 au Mémorial de la Shoah, 17 rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris. Du dimanche au vendredi de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h. Entrée libre.

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