Femmes photographes de guerre au musée de la Libération de Paris (2/3)

Femmes photographes de guerre

Suite de notre visite de l’exposition “Femmes photographes de guerre” se tenant au musée de la Libération de Paris – musée du général Leclerc – musée Jean Moulin. Après les pionnières Gerda Taro et Lee Miller, la directrice du musée Sylvie Zaidman évoque cette fois les portraits de trois photographes françaises, Catherine Leroy, Christine Spengler et Françoise Demulder. Toutes trois se sont fait connaître sur des terrains d’opération modernes : Vietnam, Proche-Orient, etc. Chacune a alors pu jeter son regard particulier, tour à tour direct, empathique ou distancié, sur les conflits de la deuxième moitié du 20e siècle…

Article rédigé par : ZIEL Jérôme

Catherine Leroy : son côté direct…

Avec Catherine Leroy, nous entrons de plain pied dans la guerre ‘moderne’ car elle s’est notamment illustrée pendant la guerre du Vietnam. Alors qu’elle n’a qu’une vingtaine d’années, elle décide de partir au Vietnam en 1966. Sylvie Zaidman nous rappelle que le pays est alors le laboratoire de la guerre froide : « une république démocratique au nord fait face à un régime ultra-autoritaire au sud, soutenu par les Américains. Ces derniers s’engagent massivement dans le conflit à la fin des années 60 ».

Comme le note Sylvie, « les photographies de Catherine Leroy sont très crues. Elle se confronte à son sujet et met en avant les visages, quitte à se montrer très directe. N’oublions pas qu’il s’agit aussi pour elle de vendre ses photos. Or, les agences de presse jouent la concurrence et l’émulation entre les photographes ». Sylvie s’arrête sur une photo montrant un soldat américain assénant un coup de poing en plein visage d’un Vietnamien suspecté d’être un Vietcong.

… doublé d’une grande compassion

Malgré son côté direct, Catherine Leroy parvient à se faire publier dans le journal féminin Elle en 1968. Quel contraste de voir parmi les articles consacrés à la mode, une photo de marine trouvant des suspects vietcongs. On le voit les sortir manu militari de l’eau d’un étang où ils s’étaient cachés !

Un autre de ses clichés les plus connus représente Vernon Wike, infirmier militaire. Visiblement, elle a pris la photo couchée sur le sol. Elle réalise alors un portrait tout en action de cet aide-soignant. Au milieu de la bataille, ce dernier vérifie si, parmi les victimes tombées sur le champ de bataille, se trouvent encore des hommes en vie.

Après la guerre, Catherine Leroy montre le traumatisme subi par les vétérans du Vietnam en les suivant après leur retour aux États-Unis. Elle retrouve ainsi Vernon Wike alors qu’il a 58 ans et réalise un second portrait de l’homme. En tirant le portrait de cet homme cassé, elle montre que les soldats eux-mêmes ne se remettent jamais des violences qui continuent de les hanter, bien des années après les faits.

Christine Spengler : une empathie transparaissant sur ses clichés

Christine Spengler est une photographe de guerre active dans les années 60/70. Une de ses photos a d’ailleurs été utilisée pour l’affiche de l’exposition ‘Femmes photographes de guerre’. Elle a commencé à photographier alors qu’elle était au Tchad, aux mains de groupes locaux. Elle a eu envie de témoigner des évènements en prenant des prises de vue. Comme l’explique Sylvie : « Quand j’ai fait la sélection des photos, j’ai tenu absolument à montrer des clichés du conflit irlandais, dans le but de faire comprendre au public que les conflits pouvaient avoir lieu près de chez nous. C’était avant que l’actualité ne nous rattrape avec la guerre en Ukraine ».

Ce qui frappe chez Christine Spengler, c’est sa dimension empathique, proche de ses sujets. Ainsi, elle n’hésite pas à photographier des enfants. Elle dit d’ailleurs qu’elle « n’a jamais volé une seule photo sans le consentement de ses sujets ». Elle préfère au contraire fixer ses sujets en comptant jusqu’à trois, avant de déclencher. Cela laisse le temps aux personnes de s’en aller si elles ne souhaitent pas être photographiées.

Christine rend souvent visite au Musée de la Libération de Paris. Sylvie précise même qu’elle a laissé un bouquet de fleurs artificielles sur place, exposé sous l’une de ses photos. « Elle voulait vraiment rendre hommage aux victimes de la guerre en Ukraine. Ce qui est un geste important ».

Christine Spengler : le désastre de Phnom Penh repris sur l’affiche de l’expo

Sur une de ses photos, Christine Spengler a photographié des enfants jouant dans le Mékong avec des douilles d’obus, image déjà terrible en soi. Quelques heures plus tard, elle se retrouve face au corps d’un militaire venant d’être tué. Elle s’aperçoit alors que l’un des enfants qui jouaient quelques heures plus tôt dans le Mékong n’est autre que le fils de ce militaire tué. Elle décide d’immortaliser cet enfant agenouillé devant le body bag de son père…

Christine s’est retrouvée sur des terrains aussi divers que le Vietnam, le Cambodge, l’Iran, etc. Elle se promène ainsi en Iran en burqa, sous laquelle elle cache son appareil. Elle y fait des photos transfixiantes, comme celle d’un cimetière de martyres.

La photo de Christine reprise pour l’affiche de l’expo représente le désastre de Phnom Penh. Comme Sylvie le note : « On ne sait trop quoi dire devant le spectacle d’une telle apocalypse. La photo date de 1975. Elle a fait une première photo avec les personnages de dos. Au moment où l’un des personnages se retourne, elle est tellement émue par son air désespéré qu’elle prend une deuxième photo. Christine a refusé que nous montrions une photo d’elle où il y avait des cadavres, car elle ne l’aimait pas. Cependant, elle nous prouve que les photos sans cadavre disent parfois beaucoup plus de choses sur les guerres ».

Femmes photographes de guerre
Sans titre [Bombardement américain de la province de Binh Dinh, Vietnam, septembre 1966] (c) Dotation Catherine Leroy

Françoise Demulder : des photos ‘neutres’… en apparence

Françoise Demulder a elle aussi travaillé au Cambodge et au Vietnam. D’abord mannequin dans une première vie, elle décide de partir pour le Vietnam aux côtés d’un ami journaliste. Elle se met alors à photographier ce qu’elle voit sur place. Elle fait partie de ces femmes qui se font concurrence entre elles en tant que photographes. Les grandes agences contribuaient fortement à cette concurrence puisqu’elles payaient les photos à l’unité : 15 $, 20 $ le cliché…

Sur ses images, Françoise a toujours un pas de côté par rapport à ses sujets. Selon Sylvie, « elle a notamment réalisé des photos d’enfants soldats qui interpellent car ils n’ont pas l’air malheureux. Ces enfants se reposent ; ils sont à l’entraînement ; ils sont attentifs ; ou ils prennent la pose. Pour le regard occidental, il est insupportable de voir des enfants soldats. Car il s’agit de chair à canon. Nous savons bien qu’ils seront envoyés en première ligne ! »

Pourtant, tels qu’ils sont immortalisés par Françoise Demulder, ils restent mutiques sur ce qu’ils vivent. C’est la raison pour laquelle le regard de Françoise paraît distancié. Elle nous laisse le soin d’apposer un jugement moral sur les sujets qu’elle donne à voir.

Françoise Demulder, du Vietnam au Liban

L’une de ses photos les plus connues montre l’entrée des troupes communistes dans Saigon, alors qu’elle est l’une des seules occidentales encore sur place. Comme l’explique Sylvie, « quand on voit ces troupes rentrant dans Saigon, on voit des militaires. On voit aussi une foule présente, ni enthousiaste, ni désespérée. On aperçoit un portrait de Ho Chi Minh. Les caractères chinois inscrits sur les camions indiquent l’origine de ces équipements. C’est une scène magnifiquement composée, mais cela ressemble à une pièce à conviction. Là encore cela ne dit pas grand-chose ».

La photo la plus étonnante de Françoise Demulder, pour laquelle elle a reçu le prix de la ‘photographie de l’année’ attribué en 1977 par la Fondation World Press Photo a été prise à Beyrouth, dans le quartier de la Quarantaine. « Nous sommes en 1976, le Liban entre dans une période de guerre civile. Il est déchiré par de multiples attentats, suivis de représailles. La photo représente une femme voilée implorante face à un soldat des milices chrétiennes, réputées pour leur brutalité. On ne sait pas très bien ce qui va se passer, mais c’est une scène qui raconte une histoire, contrairement aux autres. »

Malheureusement, cette histoire ne va pas très bien se terminer car ses protagonistes ont trouvé la mort peu après. L’agence de presse Gamma n’était pas fan de cette photo. Finalement, elle est parue dans Die Zeit. La publication a d’ailleurs choisi de la recadrer, donnant ainsi un aspect plus massif et écrasant encore au guerrier, qui semble complètement dominer la femme.

(À suivre)

Femmes photographes de guerre

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