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En pleine résignation, à quoi bon la philosophie de l’« à quoi bon » ?

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Femme résignée dans son canapé

Nous sommes dans le trou noir. Il y fait tellement noir, on n’y voit tellement rien, qu’on dirait que personne ne voit qu’on n’y est vraiment pas bien. Mais bien dedans, dans le trou noir. On n’y voit pas grand-chose, c’est tellement vrai qu’on ne voit pas même si on est seul, si je suis seule, si je suis la seule à voir qu’on y est. Je ne peux même pas savoir s’il y en a d’autres. Mais il y en a bien d’autres, c’est sûr. Nous sommes tous, tous ensemble, dans le trou noir. Qu’on fasse semblant de rien n’y change rien. On y est et nous y sommes.

Les fermetures font les prolongations. Toujours pas de musée, ni de resto, ni de tout le reste qui donnait un sens inutile, futile, non-essentiel et donc savoureux à la vie. Alors le « à quoi bon » se répand dans les plus profondes inconsciences pour régner dans un paysage apocalyptique qu’aucun roman d’anticipation n’avait pu anticiper. Résignation de la résignation. Alors pas de recommandation ici. Et que peut-on recommander ?… Sauf la recommandation de lire l’article, de le commenter et de le garder derrière l’oreille pour une relecture amusée quand tout sera fini, bien après que ce soit fini, si ça finit un jour (ça finira, c’est obligé).

À quoi bon ?

Il n’y a rien à faire. À quoi bon se cultiver en ligne, la culture ne sert à rien si on ne sort pas. Je n’aime pas les visites virtuelles, ni de Zoom pour voir des œuvres qui peut-être n’ont plus d’existence dans la réalité matérielle (celle qu’on a oubliée de quoi elle était faite). Pas plus de théâtre filmé, comme je ne veux pas d’opéra ni de ballet filmé. S’il vous plait pas de faux, de montage, de remontage, de défauts volontaires pour faire croire que c’est comme dans la vraie vie. Car l’illusion la plus parfaite a fini par me lasser. Les meilleurs tours finissent par endormir les enfants les plus turbulents.

Je voudrais aller au concert, avec plein d’inconnus autour de moi qui, comme moi, se sont pris la tête à arriver un peu en avance. Des inconnus qui ont pris une bière avant de faire la queue. Des inconnus qui puent et qui sentent bon, qui sont mal habillés ou qui sont beaux, qui parlent fort ou qui rougissent. Je veux du monde, de la vie, du contact visuel, reconnaître, voir. Et aussi de la foule, du bruit, du rire, du silence, de l’alcool et des jus de fruit, perdre de l’argent et dépenser tous les jours. J’attends des acteurs qui ont le trac, des musiciens qui se concentrent, des gens en retard et donner 5 euros à l’ouvreuse.

Un musée, pour quoi faire ?

Je veux voir et presque toucher avec mes yeux. Sentir que ça a vécu, que ça existe, que l’histoire a eu lieu, que le monde est architecturé. Je veux des musées et de l’art. Des galeries et y perdre mon temps. Je ne veux plus de visite 3D. Je ne veux plus de photos. Ou alors je me contente de mes guides, de mes livres, de mes ouvrages imprimés. Quitte à rester chez moi, je peux encore poser sur mes genoux les photos, ne pas m’y abîmer les yeux sur un écran, sentir le poids du papier et caresser la page où ces douces lignes s’y perturbent.

Je souhaite des musées, des théâtres, des cinémas aussi, des trucs à la con où l’on me bassine des informations que je m’empresse d’oublier après avoir pris un regard compatissant et intelligent à les écouter pour regarder ailleurs. Juste lever la tête et voir. Puis marcher et gonfler mes pieds et regarder. J’aimerais sentir que les humains ont un jour créé, un jour ils ont fait autre chose que produire pour vendre, autre chose que fabriquer pour échanger, autre chose que travailler pour avoir… Mais qu’ils ont bien inventé l’art, le beau, le bon, l’idée de bonheur, l’idéal de beauté. Je désire de la réalité transcendée devant mes yeux, entre mes mains, au cœur de mon âme.

Manger pour vivre et pour manger

Et j’en ai eu vite marre des plats cuisinés, et j’ai déjà très marre de mes petits plats mijotés, grillés, sautés, marinés, mangés. C’est bon… je le reconnais. Mais je veux manger autre chose, d’une autre main, d’un autre cuistot. Je veux pouvoir m’attabler et n’avoir rien préparé. Être servi, ne pas avoir de vaisselle, choisir et sentir quand ça arrive sur ma table. Je veux cette sensation d’« ah enfin » et sauter sur mon plat. En sentir les humeurs en me répétant que c’est bon, avant d’avoir goûté. La joie de manger et de manger quelque chose de bon préparé par quelqu’un d’autre que d’habitude.

Courir pour dire

Comme je veux courir pour arriver au cours de fitness, et me dépêcher pour me préparer et suer avec d’autres, selon les directives d’un beau prof autocratique. Suer, respirer, sentir les tours et les tours que fait mon sang dans mes veines. Que mon cœur batte, que mes muscles brûlent. Ainsi soit la communion du sport dans les offices joyeusement cruels de la souffrance commune. Au nom du beat, du cardio et de mon cul aussi ferme que mon ventre est plat.

Sortir et rester moche

Résignation de toutes les résignations. Suicide social, cancer ontologique. Je ne fais plus attention à ce que je porte. Je n’achète aucun nouveau vêtement. À peine quelques sous-vêtements pour remplacer les autres qui s’usaient à être mis et remis. Tous les jours sont pareils. Tous les jours sont ou bien un dimanche à travailler ou bien un mercredi à attendre la fin de journée. Alors je ne porte plus que 2 tenues. Toujours les mêmes. Mon âme ne montre plus aucune résistance.

Et pourquoi m’habiller ? Tous les jours pareils. Pareil et pour tout le monde pareil. Pareil tous les jours. Alors je m’habille pareil tous les jours. Perdu le goût à entrer dans une boutique. Rien de neuf, rien de nouveau, rien de plaisant. La mode s’est perdue dans la forêt des riens existentiels. Nous sommes perdues. Aucune chose qui plaise, qui s’adapte à ma vie. Parce que ma vie est déjà trop bien adaptée à ce rythme de rien faire qu’aller au travail, faire semblant de travailler, rentrer du travail, et regarder des films jusqu’à extinction finale de la volonté. Plus rien ne se crée. Ce n’est pas une trêve, ni un rêve, non plus un cauchemar. C’est un trou noir.

Dehors c’est pire

Voilà l’existence réduite à l’essentiel politique : travailler, se protéger, protéger les autres, ne pas oublier de consommer, même sans plaisir, et dormir. Dehors c’est que le travail. Un chemin dans un sens, pour aller. Un autre dans l’autre sens, plus loin, pour sortir. Machine à café avec sa tasse trop grande, et le masque pour se parler au téléphone, et piétiner, et ne pas voir les marches d’escalier quand on descend.

Plus rien à faire de vraiment vital

Vie de réseaux sociaux qui me gavent. Encore 2 amies réelles qui ont fermé leur compte FB. Vie de films et de séries à ne plus rire ni avoir peur, à ne plus rien d’ailleurs, rien d’autre que regarder. Le soir un YouPorn plus ennuyeux que jamais, et dodo en attendant demain matin. Encore un matin. Un pour rien. Même pas une argile au creux de mes mains.

Je ne juge plus rien. Ne pas même attendre car je ne sais plus à quelle heure ça finit. Je sais que ça finit, ça devrait finir, ça finira. Mais bon… J’attends. Je fais semblant d’attendre. Je joue à celle qui attend. Parenthèse de vieillissement sans profiter de la vie.

Mort à la fin de la résignation

Voilà, je ne regarde pas la mort. Je ne profite plus de la vie. Sans m’ennuyer pour autant. Je suis résignée au-delà de la résignation. On se résigne d’une chose, d’un évènement. Mais là je le suis de tout. On peut être résigné de son boulot et avoir hâte de rentrer chez soi. Ou être résignée de ses parents et avoir hâte d’avoir son appart loin d’eux. Ou encore résignée de la vie et envisager le suicide. Mais là, il n’y a pas qu’une partie de ma vie qui est sans intérêt, ni seulement toute ma vie, il y a toutes les vies du monde qui n’ont plus d’intérêt, ni de goût, ni de préférence, non plus de valeur. Nous sommes par-delà bien, mal et résignation.

Par Bénédicte, Hauts les coeurs !

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