En 1985, le taïwanais Edward Yang réalisait son second long-métrage, Taipei Story. Le 12 avril 2017, toujours autant d’actualité, le film est restitué et diffusé pour la première fois en France et nous propose une vision acide d’un couple au coeur de la modernité taïwanaise. 

Taipei Story, c’est l’histoire d’une petite ville de Taiwan. En 1980, la ville prise dans le tournant de la modernité. Mais l’histoire de Taipei c’est avant tout, l’histoire de ses habitants, d’un couple plus précisément. Le film s’ouvre sur l’emménagement d’un jeune couple, plein de rêves et d’ambitions professionnelles. Mais Chin et Lung, respectivement interprétés par Tsai Chin et Hou Hsiao-hsien, sont en fait, des amis d’enfance donc la relations  se sont transformées en une affection profonde.  On ne saurait dire s’il s’agit là d’amour : ils ont un amant et une maîtresse.

Mais quand Chin secrétaire dans un grand cabinet d’architecte se fait brutalement licenciée, l’avenir du couple est remis en question.  Lung est encore empreint de son voyage en Amérique qui lui a vendu du rêve. Chin, elle, assiste à la transformation de sa ville et se disloque, sous les yeux impassibles de son compagnon. Le couple ne s’entend pas, il ne se comprend plus.

Pour sauver leur idylle, ils prévoient un voyage en Amérique, une sorte de fuite vers un meilleur avenir, une terre pleine de promesse. L’évasion n’aura jamais lieu, puisque chacun d’eux est pris dans une faillite économique, mais aussi personnelle. Ils prêtent, donnent de l’argent à leurs familles et amis inlassablement. Rongé par les problèmes de la vie quotidienne, famille, argent, le couple se démantèle dans les balbutiements de la modernité taïwanaise. Une réalité qui a profondément affecté la jeunesse du pays et qu’Edward Yang a tenté de dépeindre.

Oui, parce que la modernité n’a pas que ses avantages. Lung architecte en est le premier témoin. Le réalisateur nous plonge effectivement dans les buildings nouveaux et terriblement monotones de la ville, mais aussi dans la nuit agitée des bars, karaokés et les routes bouchées de la ville. Une société animée, en pleine mutation qui pourtant, isole les habitants les uns des autres, les abandonnant dans leur solitude. Une solitude provoquée par le choc imperceptible du changement de la tradition vers la modernité.

Pour traduire ce sentiment, les personnages sont filmés en gros plans quand ils échangent. Une manière de montrer que malgré l’environnement bourdonnant, l’individu est face à lui-même. Dans le bruit urbain de la modernité, les personnages s’effacent, souffrent et s’aiment en silence.

Edward Yang s’est aidé de Hou Hsiao-Hsien, l’acteur principal, à la réalisation et leurs points de vue se complètent majestueusement. À deux, ils transmettent la mélancolie des personnages à travers entre autre, des surcadrages, des lignes de fuite. La vacuité de la ville est elle, montrée à travers des plans de rues vides ou dont les animations sont mécaniques, industrielles, sans âme. Les campagnes taïwanaises sont elles, filmées par Hou Hsiao- Hsien avec un style qui lui est propre. Taipei Story  c’est aussi une esthétique puissante et très graphique : les couleurs, les lumières, les mouvements de caméra. En 1985, Yang affirmait donc déjà son génie cinématographique en rappelant celui de Michelangelo Antonioni avec le film Nuit.

Par ailleurs, le réalisateur n’a pas eu pour ambition de décrire un tableau fataliste de Taiwan. Tout au long du film, l’humanité transparait, persiste quand une femme perdue se fait aider, quand un ambulancier et un policier partagent une cigarette. En fait, le réalisateur fait plutôt la critique d’une modernité méliorative, adulée de tous mais qui pourtant, dépasse les habitants et finie par les ronger.

Mais, Taipei Story n’est pas tant l’histoire d’une seule ville. Le réalisateur traite en effet, de pulsions, de mélancolie, d’abandons, de passions, des non-dits autant de fragilités humaines qui dépassent le cadre de la jeunesse taiwanaise. Trente deux ans après la première sa première édition, le long-métrage d’Edward Yang dépeint encore cette réalité propres à l’Homme, universelle, intemporelle.

Entre tradition et modernité, Tapei Story est une poésie qui commence à Taiwan et finie coincée dans notre tête. Vous ne regrettez pas votre voyage !

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