Nous avons pris de la vitesse en prenant de la hauteur. L’excentrique est maintenant un concept que nous éclairons par sa proximité avec celui de marginal. (Si cette phrase elle claque pas ! j’chuis trop en philo-trance).

Reprenons le cours de nos réflexions ; reprenons notre amour de la sagesse ; dévoilons la vérité.

L’excentrique est mis au ban de la société par les uniformes. Leur volonté de conformité est aussi une volonté de séparation : il y a ce qui est acceptable et puis, au plus loin possible, le reste. L’homme uniforme marginalise l’excentrique. Il le fait en se voyant tellement justifié, tellement raisonnable, parce qu’il fait l’effort pour que tous soient ensemble dans le bonheur de former un tout en commun, variant mais cohérent. Il veut le Léviathan.

L’homme uniforme sait que l’homme est nécessairement social. Il ne sait pas pourquoi c’est ainsi, mais il sait ça l’est. Et bien sûr il voudrait que tout soit assez uniforme, assez pour qu’il comprenne, dialogue, échange, évolue, maîtrise. Tout ce qui sort de sa possibilité de comprendre, de son centre, tout ce qui est excentrique doit être rejeté loin du social tel qu’il peut s’y promener sans s’y perdre. L’excentrique est comme celui qui n’emprunte pas les routes goudronnées par d’autres, qui mord sur les trottoirs et écrase l’herbe sur les chemins inventés pour aller quelque part ailleurs. Si l’uniforme est urbaniste, l’excentrique est son ennemi.

Mais à rejeter l’excentrique, fait-il bien ? L’excentrique a-t-il autre part où vivre que là où il est excentrique, c’est-à-dire au milieu des uniformes ? L’homme peut-il être un loup solitaire ?

« Ce serait trop facile » que répond d’excentrique. « Ce serait trop facile s’il suffisait d’exclure l’excentrique pour que les uniformes continuent de polluer en autarcie ». L’excentrique doit être tué, comme Socrate, ou il doit être écouté, comme Socrate. Si ça ne marche pas toujours entre les hommes, ce n’est pas à cause de l’excentrique, fruit non-reconnu de la perfection unicolore, mais à cause des hommes eux-mêmes. Sans excentrique, il y aura d’autres excentriques, plus affûtés, plus habiles, plus finauds. À force de conflits, les excentriques font marcher l’usine à pensée, la machine à réflexion, le processus à règles, et la société devient conviviale, sociale et même un peu morale. C’est l’effet inattendu de l’insociable sociabilité de l’homme ; merci Immanuel Kant.

Revoyons la scène au ralenti. Le mauvais œil qui marginalise, fait lui effort pour être dans l’uniforme, quand il constate que l’excentrique ne l’est pas. Alors qu’il a pu humilier ce dernier en dénonçant la distance qui le sépare du cadre de la société, il ne fait que constater qu’il n’y a rien à faire : l’excentrique ne peut pas et ne veut plus être dans le moule imaginé par le dictateur. Celui-ci est alors renvoyé à la vanité de son effort, celui de vouloir être « comme tout le monde », « classique », lorsque cela ne rend pas heureux. Moquerie souriante de l’excentrique : « tu marginalises et tu t’efforces d’être sociable, tu ne l’es donc pas naturellement, tu ne l’es pas Évidemment ». Cette dernière vanne diminue l’existence de l’uniforme qui, manifestement, cherche tant à paraître, qu’il paraît ne pas être. Pied de nez de l’excentrique espiègle : il dénonce que l’uniforme engagé est rien (il n’y a pas de faute de syntaxe).

C’était l’exposé phénoménologique du complexe de l’œil marginalisant. C’est la dénonciation que le mauvais œil est celui qui rejette ce qu’il ne peut ramener à lui, celui qui rabaisse, qui nie, qui ostracise par volonté d’uniformité, par règles, par lois, par interdits et obligations. L’interdit des jeans troués, des pantalons taille basse, des minijupes, du maquillage, et les obligations de cravate, de chemise blanche ou bleu ciel, de costume ou de chaussures cuirs, sont le refus de reconnaître la vacuité de sa propre vie par un despotisme aveugle sur la vie de tous.

 

Ecce homo. Voici encore l’homme et sa volonté d’uniformiser pour exister, son goût de l’universel pour servir son moi imaginaire, sa volonté d’être comme tout le monde et, heureusement, ses accidents qui révèlent la supercherie contradictoire d’un individu uniforme. Le roi est nu : voilà ce que dit l’excentrique.

À suivre…

Par Bénédicte

Recommended Posts