Encore un pas dans notre analyse de l’excentricité, voyons là où l’on est certaine de trouver l’incarnation de ce concept : dans la mode, ou la Mode (avec une majuscule pour celles – et ceux évidemment – qui ne sont pas copines avec elle, ou Elle).

J’espère ne pas avoir à prouver que la mode crée beaucoup d’excentricité. Sans doute que YSL et Chanel innovent le classique, mais ce serait se crever les yeux avec des faux cils en aluminium découpés dans une boîte Campbell que de ne pas voir que Jean-Paul Gautier n’est pas le seul à nous surprendre par des collections importables. Importables ? Vraiment ? Ou du moins importables avec nos salaires.

À y regarder d’un peu plus loin, ces collections excentriques qui émanent de ces créateurs sans soucis de la portabilité de leurs délires de matières plus ou moins tissées, ces défilés d’excentricités donc sont comme les salons du tuning, mais en moins de 12 minutes de défilés. Les fashions weeks créent des tendances dont certaines entrent dans les mœurs, temporairement ou longuement, comme les jantes alu et les bandes autocollantes damiers apparaissent dans tous les modèles automobiles. Les débordements de la fashion retombent ainsi sur les tendances du quotidien, comme l’Un de Plotin déborde sur l’Être ; cest le phénomène de la société de la mode. L’excentricité d’aujourd’hui, quand elle n’est pas une erreur, devient la tendance de la saison prochaine, pour mourir en normalité des années suivantes.

De tels facteurs de régénération vestimentaire devraient nous projeter dans des mondes fantasmagoriques, s’il n’y avait pas un facteur plus important encore, la dark-side of the life, l’apparence entropique, le goût pour le discret, l’ombre, l’obscurité, le sombre, l’absurde nuit vestimentaire.

En effet, est-ce un contre-effet de l’offre plétoresque des modistes ? Une réaction vers l’indistinct, face à l’impossibilité de choisir et de se déterminer parmi tous les possibles qui pullulent sous nos mains ? Mais depuis le XIXe siècle, et ce de plus en plus, nous portons du sombre, de l’uni, de l’indistinct, de l’uniforme, du personne.

Dans Humain trop humain, Nietzsche déjà pleurait cette tendance imposée par les nouvelles classes bourgeoises européennes  de s’habiller pour montrer sa profession sérieuse plutôt que de faire remarquer son individualité.

Les bourgeois, les vrais vainqueurs de la Révolution, ont pris le pouvoir des aristocrates, sans avoir eu la bienséance d’en prendre la mode. Ainsi, les hommes ne s’habillent plus de couleurs, mais plutôt de sombre interchangeable pour montrer à la société leur métier, leur investissement professionnel, leur rang d’acteur social, leur méprisable costume de travail. Et je dis « méprisable » car ils étaient fiers de le porter encore lorsqu’ils ne travaillaient plus ; fier d’être un travailleur avant d’être un homme, fier de renvoyer la mode aux frivolités féminines pour se maquiller d’une importance imaginaire.

Hou ! Houuu ! Vilain bourgeois du XIXe siècle ! Tu as bien fait construire de superbes immeubles au travers Paris, pourquoi n’as-tu pas rendu le monde entièrement meilleur ? Pourquoi n’as-tu pas agrémenté ton vestiaire des richesses de tes architectes ? Tu dois maintenant répondre de ton comportement de prisonnier volontaire, qui a réussi à généraliser le carcan vestimentaire, malgré les efforts infinis des créateurs de mode. Et tu dois aussi répondre de ton phalocratisme qui a laissé la mode, la couleur et l’invention aux femmes, comme si elles étaient en dessous de tout sérieux, pour qu’elles ne puissent pas progresser dans une société de noir poussiéreux que tu étais en train de bâtir. Tu as mis la création au ban de l’originalité, tu as fait des discours sur les usines au charbon et les chemins de fer au charbon aussi, tu as loué la pollution des rivières. Seule circonstance atténuante, due peut-être à ton souci de plaire aux femmes (sans quoi comment assurer la progéniture qui reprendra ton usine, vilain pollueur de l’humanité), tu as construit de beaux immeubles. Mais tu as aussi établi un monde masculin moche.

Heureusement pour l’humanité parisienne, moi Bénédicte, je me lève et me dresse face à toi. Positivement féministe, je blogue le sérieux de la femme, notre conscience de responsabilité sociale et environnementale. La frivolité féminine n’est pas un accident du monde, c’est la vérité de la société, c’est la cause réellement importante. Que le monde soit excentrique !

À suivre…

Par Bénédicte

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