J’ai redécouvert le Pata Negra, la noblesse du jambon, venu des Grands d’Espagne. C’était un soir, je raconte.

« Les Espagnols ont élevé le jambon au rang d’art. Ce que je vous sers est exquis, fin, goulu, agréable, luxueux, et surtout ça se mange ». C’est à peu près comme ça qu’a commencé le topo de notre hôte. Il avait invité ma petite amie à un dîner avec d’autres collègues du même régiment financier. Je n’aurais peut-être pas dû venir, moi qui ne comprends pas les blagues de comptables. Mais V. comptait démontrer qu’elle était bien la tribade que les couloirs soupçonnaient, elle voulait choquer et montrer qu’elle aussi elle avait une femme. Bien sûr, la soirée était faite de couples ordinaires : des hétéros et des gays. Un couple de filles c’est plus souvent vu comme une opportunité sexuelle, et ça n’a pas manqué : les allusions affluaient depuis les regards de côtés jusqu’aux plaisanteries qui s’espéraient décomplexées. C’est lorsque l’on veut s’afficher détendu que l’on se contrôle avec le plus de maladresse. V. n’avait pas voulu les taquiner à propos de nous : ils restaient des collègues, ils n’avaient rien à savoir sur notre vie privée, rien de plus que nous étions ensemble, différentes, belles, amoureuses.

En tout cas, l’accueil était luxueux. L’hôte avait économisé Wikipedia en faisant venir un jambon Pata Negra et son serviteur souriant à domicile. Expert dans la découpe de cette œuvre animale, ce dernier faisait doucement apparaître de fines feuilles de délice rouge et luisant, nous racontant des anecdotes sur la vie de ce petit cochon ibérique voué au régime de glands. Ainsi, alors que le vin se promenait tout seul de verre en verre, le jambon apparaissait dans nos assiettes avec des histoires de soleil et de chaleur.

Beau commercial, il se disait sans doute Trader pour attirer des plus jeunes que lui. Pour ce soir, il ne draguait pas, il contemplait le bonheur de ses convives, il s’applaudissait de son excellente idée, il était heureux de nous voir savourer le Pata Negra. Sans doute mégalo, mais généreux.

Nous étions deux paires de jambes amoureuses dans une espèce de penthouse New Age en périphérie de Paris, nous devions nous faire draguer. Mais non, le sexual policy du groupe pour lequel ils travaillaient a eu raison de leur instinct. Alors, sans autre amusement qu’attendre la fin de soirée, je savourais le Pata Negra.

Je regardais le couteau trancher la chair presque sans la toucher, pour que chaque dégustation soit la plus fine. J’ai imaginé qu’il existait quelque part un couturier capable de me faire une robe de ces pétales de viande, dans l’idée de Lady Gaga mais avec art ; je pense que Lagerfeld pourrait le faire. Puis mis en bouche, le sentant fondre au cœur de mes sens, sans disparaître, je n’ai pu qu’imaginer un milliard de lèvres humides dégustant ma robe écarlate.

C’est un délire agréable, qui m’a relancé sur ma constance charnelle : aimer = manger. Contradiction féminine de vouloir incorporer pour vivre. Je me suis demandé si j’avais en fait plus besoin d’un couteau, d’un couturier ou d’un homme. J’ai regardé V. assez longuement pour terminer encore deux pétales de Pata Negra, puis un verre de vin, et nous sommes rentrées.

Par Bénédicte

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