S’il n’y a que de la matière, alors on ne connaît de soi et des autres que leur peau. Par-delà le vêtement, le maquillage qui ajoute une signification à ce que je suis, il y a ma peau qui me présente.

Ma peau est ma beauté, déclinée selon les autorisations distribuées de qui a le droit de voir quoi. Plus on a le droit de voir de ma peau, plus on me connaît, autant je dois avoir de beautés.

  • Beauté intime par quelques endroits, je ne réserve les bouts de peau de mes seins et de mon sexe qu’à quelques coquins, et pas toujours, et par pour toujours.
  • Beauté privée, mon dos, mes cuisses, mon ventre et mes épaules ne sont visibles que par mes proches, le week-end de BBQ, ou par n’importe qui autant dénudé dans la vulgarité solaire des plages en vacances.
  • Beauté publique, ma peau est ce par quoi l’on me regarde, ce à partir de quoi on me drague, et parfois ce pour quoi on veut me conquérir ou me fuir.

Cette peau dont les principales fonctions seraient de cacher l’absurde monstruosité de mes organes, a finalement tendance à échouer. Elle se plisse à chaque rire et se fend à chaque souci, elle rougit à l’alcool, elle gonfle selon les repas, et redevient diaphane en hivers. Lors d’un écart culinaire ou un caprice sentimental, elle gonfle, elle sèche, elle boutonne et se veinifit. Elle trahit ma vie quotidienne à qui sait la lire, elle m’enlaidit à chaque aventure, pour tout événement et à la moindre contrariété.

L’horrible mécanique de mes viscères n’est jamais complètement cachée, et le tragique de ma vie s’y révèle. Et plus encore que mes émotions, elle subit toutes les fantaisies de ma santé…

Alors c’est le dilemme de tout humain. Soit je me résigne à devenir laide et je dois alors m’investir dans la lecture approfondie de la Comédie humaine ou dans la recherche studieuse en comptabilité, afin de donner une raison apparemment suffisante à ne plus vouloir paraître amoureuse de moi. Ou bien je prends soin de ma peau. Si je vous écris, c’est parce que je prends soin du premier et dernier rempart à la laideur.

Ce dilemme entre la laideur cynique ou la beauté sophistique atteint aussi les mecs. Jusqu’à peu les fiers-à-bras sacrifiaient leur peau au profit d’une apparence de western. Mais je pense que l’indépendance féminine les contraint à rester en beauté, car en cas de divorce de la quarantaine, mieux vaut présentable sur Élite Rencontre. Mais (infortune quand tu t’abats sur nous…) les femmes aussi ont parfois fait ce choix du laisser-aller sociosuicidaire, par manque de courage ou par amour des acariens, je ne sais pas vraiment. Or ne plus rester belle après le mariage, c’est comme jeter sa roue de secours avant de partir en vacances en Espagne. Mesdames, être réellement prévoyantes, ne consiste pas à épargner pour la retraite, mais à garder la possibilité de choisir avec qui on passe sa retraite.

Prendre soin de sa peau commence par la caresser plusieurs fois par jour. Certains appellent ce rituel « se laver », moi, je me regarde tellement que je pense plutôt que c’est une forme de masturbation faciale. Je me caresse dans des libations appelant ma beauté à revenir pour un jour encore ou une nuit de plus.

Par ce rituel de jouvence, notre savon doit être naturel, pour qu’il établisse des liens magiques avec le dehors : c’est une formule pour dire que j’accepte l’extérieur et que je le prie ainsi d’être bon avec moi.

Cérémonie de la salle de bain, où mon corps se dénude. Rituel du savon, où mes mains parcourent un chemin prédéfini, à travers mes creux et mes rondeurs, pour le purifier du proche passé et le protéger du futur immédiat. Prière des mains jointes versant l’eau pure sur mon visage. Rituel du lavement, sorcellerie de la beauté, cérémonie mystifiant la peau pour les bacchanales de la vie courante.

Par Bénédicte

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