Née pour le luxe, j’a-do-re le luxe. C’est un but, un rêve, mon cauchemar, une envie, toutes mes envies, la raison pour laquelle je sacrifierais tout, même mes études, même mon chat, la cause pour laquelle j’oublie mes copines, mes mecs, mes fantasmes, mon temps, ma vie. Le luxe, haaaa…

Pour une femme, le luxe est au-delà de l’orgasme. À toi, fan des Simones Veil/Weil et habillée à mi-chemin entre Indiana Jones et mon prof de théâtre, tu brailles le superfétatoire du luxe, tu postillonnes à propos de l’esclavage des addicts du luxe, tu argues un féminisme de camionneur incontinent au luxe, tu cris vomir le luxe. Mais ma pauvre fille, toi qui confonds encore la crème de jour et l’après-solaire, sache qu’un pan entier de la réalité t’échappe. Si tu connaissais le luxe, n’en serait-ce que l’idée, tu verrais avec évidence l’illusion de tes valeurs. Sort de ta caverne, descend de ton arbre, et vademecum.

Tout d’abord le luxe a été inventé pour sortir définitivement l’humain du règne animal. Pondu par des hommes intéressés et des femmes intéressantes, le luxe est plus que le résultat de pulsions inassouvies, c’est le monde merveilleux de ce qui devrait être vrai.

Vous le savez mes chéries qui me suivez depuis quelque temps, je suis sexuellement correctement expérimentée. Bien qu’il nous reste toujours plein de choses à découvrir, je suis maintenant certaine que j’y ai trouvé et j’y trouverai surtout des plaisirs physiques. Bien sûr, il y aura des expériences moralement traumatisantes, évidemment un jour l’amour viendra frapper à la porte de mon âme et alors chaque caresse aura un sens vital absent de la geste des sexualités de passage. Oui, oui, oui, je continue d’aimer le sexe. Mais la question du luxe n’est pas là.

Je reconnais que le luxe n’est pas un besoin physique. Nous pouvons vivre sans luxe et d’ailleurs la plupart du temps, c’est le cas. Je reconnais aussi que l’absence de luxe n’empêche pas de rire, d’aimer, de prendre du plaisir : et bien oui, Épicure ne vivait pas dans le luxe. Mais à quoi bon ?

À quoi bon vivre s’il n’y a pas la perspective de vivre dans un univers où tout est là, où les plus belles choses se réunissent, où tout est fait pour vous ? À quoi bon l’art s’il ne peut pas être près de moi ? À quoi bon le design, le rococo, le classique, le bling-bling si je ne peux pas m’y vautrer ? À quoi bon un mec qui s’esquinte la santé sur moi en pensant à Anna Poulina, s’il n’est pas beau comme un dieu, fringué comme une Pop Star et qu’il ne sente pas le paradis ? Le plaisir c’est bien ; dans le luxe c’est vraiment du plaisir.

Le jour où les hommes ne domineront plus le monde, les femmes se bâteront entre elles. Une partie, les plus fortes, cognera pour qu’il n’y ait plus de distinction masculin vs féminin, pour que nous portions tous un 501 et des Cat, pour que nous fassions tous pipi assis, pour qu’il n’y ait plus de maquillage, ni de boucles d’oreille, ni de prothèses mammaires, ni de miroir côté conducteur dans les voitures. Et les autres, les plus instinctives, demanderont secours aux hommes devenus des bêtes, inventant des charmes inattendus et sophistiqués. Si ces dernières gagnent, elles pousseront les hommes devenus esclaves à bâtir un monde exclusivement de luxe. Tout sera beau, attentionné, confortable, simple, smart, agréable. Dans ce monde, nous ne demanderons plus que l’on nous fasse l’amour. Nous vivrons heureuses dans une allégresse sans fin. Le jour où le monde sera féminin, il sera luxueux.

C’est vrai ma belle, tout ce luxe je ne l’aurai jamais, toi non plus, nous aussi, personne. Mais comme il y a l’Euro Millions pour que les grévistes ne perdent pas espoir, il y a le luxe pour qu’on sache que la vie en orgasme permanent peut exister. Et cette perfection potentielle suffit à elle seule à guider la réalisation sociale de la vie de Bénédicte, alias moi sur terre.

Par Bénédicte

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