Dialogue entre Bouvard et Pécuchet, pièce en un acte et une scène.

  • Bouvard : Tiens donc ! Mais qui vois-je là ? Ne serait-ce pas mon très cher ami Pécuchet ? Celui avec qui nous conversons si bien que nos idées en deviennent brillantes ? Je me vais lui raconter mes découvertes faites à la Foire de Paris. Ouh que oui !

Bouvard s’avance sur Pécuchet et, arrivant par-derrière, lui fait la boutade de lui pincer la taille. Ce dernier se retourne en sursaut.

  • Pécuchet : Arghhhh ! Ah ? ! Cher ami ! Mon ami Bouvard. Mon très cher ami. Comme la place est heureuse de vous y rencontrer.

Bouvard et Pécuchet entrent alors dans un cérémonial linguistique de salutations et de remerciement sans fond auxquels ils ont pris l’habitude de rivaliser en joute pédante. Puis le sujet arrive au menu.

  • Bouvard : Et oui ! Je vous le dis comme je vous vois, j’ai été à la Foire de Paris.
  • Pécuchet : Mais pour quoi donc y faire ? Qu’y fait-on ? Quoi trouve-t-on dedans ?
  • Bouvard : De tout ! De tout vous dis-je, c’est infini, merveilleux, implacable, pé-remp-toire !

Devant les yeux écarquillés de son ami admiratif, Bouvard se redresse et, les pouces dans son gilet, les yeux au ciel, il se met à parler lentement.

  • Bouvard : Oui, des spas d’intérieurs et des salons d’extérieurs, des panneaux solaires, des coiffes d’Indien, des sièges massant, des perruques rouges, des rhums arrangés, des côtes de canard rôties, des vins fins et des grossiers, de tout. C’est bien simple, tout ce que vous trouvez partout, vous le trouvez aussi là.
  • Pécuchet : Mais si c’est ça, alors ça sert à quoi ? à rien !
  • Bouvard : Au que non ! Les parisiens n’ont rien à y faire, mais les Par-delà-le-périph, ceux qui n’ont que des centres commerciaux pour savoir de quoi le monde est fait, ceux qui n’ont que les centrales d’achats pour avoir une idée du mieux, ceux qui gagnent au Loto pour acheter des télés, ceux-là s’y régalent pensez-vous ! En fait c’est comme les femmes avec leurs Galeries : il y a le magasin principal et les boutiques tout autour moins chères et moins bien ; sauf que là c’est inversé : Paris étant les boutiques de la Foire, c’est elle qui est moins bien. Vous saisissez la cocasserie de la chose ?

Les propos de Bouvard commençaient à devenir longs, trop long pour Pécuchet qui n’aimait pas passer trop longtemps pour l’élève de la table. Prenant le taureau de la conversation par les cornes de la proposition, il déclara avec défiance y être allé :

  • Pécuchet : Moi aussi j’y suis allé !
  • Bouvard : Vous y étiez ?
  • Pécuchet : Non j’y suis allé, mais je n’ai pas pu y être. C’est comme je vous le dis : plus je m’approchais et plus des vendeurs à la sauvette nous poussaient tous à leur acheter des billets. Doté du mien, je pensais pouvoir être tranquille, mais non, rien n’y faisait ! La rue qui d’ordinaire est à tout le monde était ce jour-là à eux et eux seuls. Impossible d’avancer sans être bousculé. Moi qui, sans être plus agoraphobe qu’un autre, n’aime pas éprouver de mauvaises sensations juste pour aller voir un bibelot, moi qui tolère à peine de faire la queue au supermarché, je dusse rebrousser chemin et terminer noblement ma journée au théâtre de femmes. Et donc en résumé qu’ai-je manqué, je vous le demande ?
  • Bouvard : Vous avez manqué l’opportunité d’une visite dans les bas-fonds de l’humain. Là où la proximité corporelle devient permanente, là où vous piétinez pour avancer sans rien voir que des nuques pas fraîches, là où celui qui vous précède s’arrête pour regarder un morceau de bois vous barrant la route sans illusion de même faire demi-tour, ou bien même il harangue son ami, sa femme, son fils, en brayant au plus près de vos oreilles, si ce n’est de votre bouche. Et là, le regardant les yeux plein de désespoirs envers l’humanité, vous prenez conscience que pour lui vous n’existez pas, vous n’êtes qu’un machin qui bouge, qui lui fait obstacle, et il vous contourne avec l’impolitesse qu’il doit à un objet. Votre regard parcourt alors l’horizon et vous comprenez que vous êtes malheureusement bien pris au piège des distances infranchissables, comme au milieu d’une meute de limaces (vous voyez ?), et qu’il serait bien absurde de vous rebeller, car vous seriez alors lentement et glaviosement dévorés par ce troupeau, qui se rassasierait de vous sans plus savoir que vous existiez. C’est une sacrée expérience.
  • Pécuchet : Mais à vous écouter mon pauvre flétri ami sincère, c’est même une expérimentation de nos réelles capacités mentales. Nous devrions sans doute y lâcher quelques sages chauves.
  • Bouvard : Chauve ? Pourquoi cela donc ?
  • Pécuchet : Mais c’est bien sûr pour voir comment ils y chantent !

FIN

Par Bénédicte

Recommended Posts