Angers est une ville jeune et les espaces de vie nocturne ne sont pas ouverts que le samedi soir. Ma première sortie a été l’occasion de découvrir un nouveau cocktail, assez personnel, à base de la liqueur patrimoniale locale, le Cointreau.

Mon tonton déguste de Cointreau en digestif (fondement de la sagesse superstitieuse des anciens). Aux States ils connaissent plus de cocktails avec du Cointreau que de recettes de gâteaux sans gluten. Moi, j’ai déposé un nouveau mode de consommation.

À la terrasse, après un Fizz avalé plutôt rapidement, j’ai demandé un Cointreau on the rocks à part. Sans adoucissant, l’orange amère et douce est particulièrement séduisante : elle ravit autant le goût que l’odorat, apportant une parfaite identité entre le bu et le senti. Le breuvage transparent tournant dans mon verre était évidemment un parfum au plus pur, à l’exception de son sucre, là pour s’assurer que seule la bouche oserait le goûter.

Avant que l’épicerie ne ferme, je fis l’acquisition d’une petite bouteille de Cointreau 35cL, à peine plus qu’une bouteille de parfum. Son ruban et sa couleur ambrée la rendaient assez élégante pour rentrer dans mon sac à main, et même m’accompagner pour un bout de la soirée. Devenue ma possession, je retournai à ma place.

En fin de dîner, alors que nous en étions à chercher un lieu où danser, je fis un tour aux toilettes. Face au lavabo, j’attrape mon flacon de liqueur et j’en verse quelques gouttes au creux du cou. Regardant le sucre se déposer dans une longue goutte collante, j’imaginais qu’on allait m’embrasser, sentir la force de l’écorce d’orange et découvrir avec plaisirs son goût sucré et amer sur ma peau. L’idée était très très et très plaisante. Un soupir d’espiègle consternation et d’un mouvement de talon je fis demi-tour, non pas pour sortir, mais résolument pour me cacher dans le WC handicapé. Dans des mouvements de cabine d’essayage, je me déshabillai intégralement. Ça n’avait rien de sexy, seulement pressée par la gourmandise qui me prit subitement. Et décidée à rester jeune et plus coquine qu’une Lolita, je m’étalais du Cointreau partout sur le corps. Le cou, le bras, les seins et le ventre, les épaules et le dos, les jambes et les fesses. Puis je m’immobilisais pour pouvoir accepter doucement la cristallisation du sucre sur moi. L’odeur d’orange, plus que m’envahir, elle m’inondait. Et, déclarant en moi-même que chaque bêtise d’adulte doit être assumée jusqu’au bout, je m’en remis sur les seins et le sexe, avant de vider le restant de la bouteille dans mes cheveux en les frictionnant. Puis à nouveau j’attendis immobile que, mon surmoi vaincu, je pus accepter sans y penser qu’une croûte de sucre et d’éthanol à l’orange faisant maintenant partie intégrante de moi.

Rhabillée, mon soutien-gorge ayant remplacé dans mon sac la bouteille de Cointreau qui, maintenant vidée, terminait la soirée dans la poubelle, je sortais dynamiquement des toilettes, concentrée sur les sensations de flottement collé de mes vêtements, fière de mon odeur d’orange amère, presque folle de mes idées, et déjà saoule.

Danser fut un moment contradictoire, un peu comme lorsque l’on sort de la plage sans s’être rincée à l’eau claire : le disconfort de la peau et bonheur d’être au soleil. Ici le sucre mélangé à la sueur devenait poisseux, toute entière je rayonnais une orange envoûtante et évidemment enivrante. Les hommes, se mirent à rapidement graviter autour de moi, leur nez les empêchant de regarder ailleurs. J’ai rarement été aussi abordée et fière de toutes ces propositions, et je décidais de rester fidèle : me disant que le luxe n’était pas de consommer, mais au contraire de refuser les plaisirs faciles.

La nuit fut floue, déséquilibrée, molle, chantante et douce. À mon réveil, en dehors de l’obligation de changer les draps, en dehors de la difficulté à me repeigner même après le meilleur après-shampooing, je souriais de mon esprit saturé de celui de l’orange, contente de cette expérience goûteuse. Épuisée et contente. À refaire.

Par Bénédicte

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